En ce 19 mars 2018, les caméras du monde entier sont braquées sur le château de Windsor où est célébré le mariage du prince Harry et de l’actrice Meghan Markle. Fidèle à la stricte étiquette de la couronne britannique, la cérémonie, et plus particulièrement le menu, parviennent toutefois à piquer la curiosité des observateurs les plus attentifs. La raison ?

Le ‘bowl’ du petit-déjeuner ‘healthy’ par excellence, grand favori des bords de mer de Goa à Biarritz. jannis brandt/unsplash, CC BY-ND

Pierre Raffard, Institut libre d'étude des relations internationales (ILERI)

Aux côtés des traditionnels canapés, champagnes et autres mignardises, les maîtres queux de la couronne se sont permis une incartade culinaire assez inattendue en servant aux 600 convives les plats de résistance sous la forme de bowl food.

Il n’y a parfois pas grand-chose dans les bols… IE/Unsplash

Entendez par là de petites portions individuelles servies dans des bols en verre. Il n’en fallait pas plus pour titiller l’intérêt d’observateurs fascinés par un modèle de consommation qui n’avait pourtant pas attendu sa consécration par la table royale britannique pour gagner le cœur des foodies du monde entier. Le bowl est-il la nouvelle lubie de quelques gourmets 2.0, consommateurs-commentateurs d’un nouveau genre, ultraconnectés et en permanence à la recherche des nouvelles tendances culinaires ? Ou est-ce la preuve visible d’un profond changement de paradigme alimentaire ?

La santé est dans le bol

Les médias gastronomiques en raffolent. L’édition culinaire le porte au pinacle.

Le « Bowl » (bol) est devenu en l’espace de quelques mois, notamment depuis 2017-2018, un phénomène culinaire mondial et la figure de proue d’une nouvelle manière de manger. Plus variée, plus équilibrée, moins contraignante, mais aussi plus « consciente » de son empreinte environnementale.

En quelques mois, les ‘bowls’, d’inspiration asiatique ou hawaïenne sont apparus sur les tables du monde entier. Jacquelina Ilievski/Flickr, CC BY-SA

Cette préparation serait devenue à en croire certains observateurs l’étendard culinaire de la « génération millennial », partagée entre volonté d’affirmation individuelle, soif de découverte gustative et exigences socio-nutritionnelles.

Car, si le principe de base des Bowls repose sur la substitution des assiettes occidentales traditionnelles par un bol d’influence asiatique comme celui dans lequel sont servis le bo bun vietnamien ou le chirashi japonais, leur succès est aussi (surtout) celui du discours qui les accompagne, oscillant entre préoccupations nutritionnelles, recherche de naturalité et plaisir individuel.

Fervente défenseuse de ce nouveau modèle de consommation et auteure d’un livre sur le sujet, la journaliste américaine Kelli Foster ne tarit pas d’éloges sur ce plat sur-mesure et tout-en-un :

« Les Bowls sont un repas sain, composé d’un assortiment d’ingrédients nourrissants et non-transformés. C’est le genre de repas que vous prenez plaisir à manger » (p.8).

Elle souligne ainsi les bienfaits d’une alimentation qui se veut raisonnée et qui fait la part belle à de « nouveaux » ingrédients et préparations peu familiers des tables américaines et européennes : graines comme le fonio, l’amarante ou le farro, ou encore certains condiments empruntés à des systèmes culinaires étrangers comme le chimichurri sud-américain ou le yaourt méditerranéen.

Cette youtubeuse (Teema) présente son bol végétal à base de spaghetti et de fonio comme une alternative aux plats de la chaine Chipotle dont raffole sa sœur.

#bowl #multiculturalité #esthétisme

Un tel succès dépasse pourtant le simple positionnement sur le créneau de l’alimentation healthy. Varié sur le plan nutritionnel, le Bowl l’est aussi sur le plan culturel. Qu’il s’agisse de Bouddha, Poké ou Açai, sa force est en effet de répondre, à travers un lexique métissé et un nombre quasi infini de déclinaisons, au désir d’exotisme de mangeurs toujours prêts à expérimenter de nouveaux goûts, de nouvelles combinaisons culinaires et de nouvelles pratiques commensales.

Le Buddha Bowl ? Un repas complet, certes, mais aussi la reformulation contemporaine de la pratique rituelle bouddhiste de l’oryōki prônant une certaine forme de sobriété alimentaire.

Le Poké ? Une référence directe à l’île d’Hawaï et à sa cuisine profondément multiculturelle. Le Açai Bowl ? Là encore, l’affirmation d’un goût pour l’exotisme à travers la consommation de smoothies à base de baie d’Açai, ce « superaliment » originaire de la forêt amazonienne brésilienne aux supposés bienfaits antioxydants.

Une réponse à la recherche d’exotisme, donc, qui trouve sur les réseaux sociaux, Instagram et Pinterest en tête, une caisse de résonnance désormais planétaire.

Une expérience digitale ultra esthétisée

Débauche de couleurs et de textures, évocations d’expériences culinaires inédites, les Bowls ont aussi acquis, au fil des mois, une existence digitale éminemment esthétisée qui leur permet désormais de dépasser leur présence bien réelle sur les tables des foyers et des restaurants : sur Instagram, ce sont plus de 2,8 millions de résultats qui sont associés au hashtag « bowl » !

Les bowls sont également une expérience esthétique mise en avant grâce aux réseaux sociaux comme Instagram. Instagram

Cette « instagramabilité » conjuguée à un exotisme « healthy », nombre de restaurants ont compris tout le parti qu’ils pouvaient en tirer dans leur communication. Outre-Atlantique, là où débuta la fulgurante appétence à leur encontre, des franchises comme Frutta Bowls, Vitality Bowls, Pokéworks ou Rush Bowls rivalisent aujourd’hui d’inventivité graphique et visuelle sur les réseaux sociaux pour promouvoir leurs menus.

Le bowl ‘sushi burrito’ un concept un moins ‘healthy’…et malaisien ! Instagram

Même constat en Europe où le modèle du Bowl, en particulier le Poké, a séduit de nombreuses enseignes déjà existantes (Planet Sushi, Cojean ou Lidl en France, Sushi Shop dans plusieurs pays d’Europe et du Moyen-Orient) tout en donnant naissance à une nouvelle offre dédiée (Pokawa en France, Aloha Poké en Espagne, Pokéria en Italie).

Tendance éphémère ou évolutions profondes de nos pratiques ?

« Nouvelle tendance de l’année » pour certains, véritable « vague  » pour d’autres, l’engouement pour les Bowls ne se résume pas, contrairement à d’autres modes culinaires désormais révolues (mocktails, meal kits, etc.), à une simple toquade passagère.

S’ils apportent une réponse réactualisée à la recherche – pas si nouvelle que cela – de bien-être et d’exotisme, leur force réside aussi dans leur capacité de «culinarisation», c’est-à-dire à se fondre, tout en se transformant, dans les systèmes culinaires en place, et ce de manière collective et individuelle.

Collective, en s’intégrant sans coup férir aux grammaires alimentaires autochtones et en proposant une réinterprétation des ingrédients et saveurs locales. Individuelle, en donnant à chaque mangeur la possibilité d’élaborer un bowl unique, personnel, construit selon son propre système de valeurs, mais aussi ses envies du moment.

L’enseigne britannique Island Poké l’a parfaitement compris, elle qui offre à ses clients la possibilité d’élaborer, de la base à la garniture, leur propre poké. Fini, donc, le menu imposé, place à la liberté culinaire et à la créativité de chacun !

Le bol à la française revu par l’enseigne Les Bols de Jean. Bols de Jean

Vers un changement de paradigme ?

La recherche d’individualisation alimentaire n’est, il est vrai, pas nouvelle. La renommée d’enseignes comme Subway ou Chipotle aux États-Unis s’est justement bâtie sur cette capacité à élaborer une offre à la fois globale et pourtant capable de satisfaire les goûts et attentes propres à chaque client.

Un concept culinaire qui ne se limite plus au paysage alimentaire des grandes métropoles. Ici, le restaurant Pok’Aloha à Hyères-les-Palmiers (France). Facebook Pok’Aloha

Si le modèle du Bowl s’inscrit, certes, dans ce mouvement, il participe, en Europe tout du moins, à un basculement progressif de paradigme.

Face à la conception, commune à de nombreuses sociétés européennes, de la cuisine considérée comme une transformation des aliments par le feu et comme la mixtion des qualités de chaque ingrédient dans un tout qu’est le plat, le Bowl marque une rupture brutale.

À travers lui, c’est la vision anglo-saxonne de l’acte culinaire qui s’exprime, célébrant l’assemblage et la juxtaposition (et non la hiérarchisation) des ingrédients, la naturalité des aliments, ainsi que l’esthétique visuelle des plats. En d’autres termes, une conception éminemment individuelle de la cuisine, des mets et de la commensalité peut-être plus susceptible de répondre aux attentes des mangeurs contemporains.The Conversation

Pierre Raffard, Enseignant chercheur, co-directeur Food 2.0 Lab, Institut libre d'étude des relations internationales (ILERI)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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