Depuis le 20 janvier, l’ensemble des futurs bacheliers qui souhaitent s’inscrire en 1ère année d’études supérieures, sont invités à se rendre sur le site APB (Admission Post-Bac) pour formuler leurs vœux d’orientation.

Sujet de multiples controverses (à tel point que le ministère a été contraint de publier l’an dernier le code source de l’algorithme) et d’angoisse (pour les jeunes et leurs parents), la procédure en ligne concerne quelques 800 000 jeunes.
Parmi eux, de nombreux jeunes en situation de handicap

Les principales questions des jeunes en situation de handicap

Lors du salon APB en Ile-de-France, sur l’espace handicap, quelques jours avant l'ouverture du site dédié, les questions qui nous ont été posées le plus souvent sont les suivantes :

« Quels droits spécifiques, quelle priorité dans le cadre de mon orientation ? 

« Quelle filière choisir en fonction de mon handicap ? Quel type de formation ? 

« Quel métier choisir avec mon handicap ? Sera-t-il accessible ? 

« Quelle continuité dans mes accompagnements, mes aides techniques, l’aménagement de mes examens ? Vais-je conserver mon plan d’accompagnement (PPS, PAP, PAI) ? Que vais-je trouver après ? »

Autant de questions qui nécessitent un accompagnement par des professionnels de l’orientation, de l’enseignement supérieur mais aussi de l’accompagnement des jeunes en situation de handicap. L’une de ces dimensions ne peut exclure les autres, sauf à nier ou à réduire les jeunes à leur situation de handicap. D'ailleurs, le Comité Interministériel du Handicap du 2 décembre dernier indiquait dans ses priorités l’enjeu de « mieux informer et mieux accompagner les jeunes lycéens en situation de handicap dans leur choix d’orientation post-bac et tout au long du parcours. » (Mesure n°1.3)

Evidemment le choix, le vœu doit être l’aboutissement d’une démarche qui s’anticipe, se construit, se concrétise dans un projet, c’est d’ailleurs l’objectif du Parcours Avenir. Et si l’orientation est complexe pour tous les adolescents, il y a bien une spécificité particulière qui a trait aux représentations (de soi, des autres, du handicap, des filières, des métiers …) qui complexifient les possibilités de se projeter dans un avenir plus ou moins lointain. Les freins personnels, familiaux, institutionnels existent. Autant que les orientations « surdimensionnées ». Pour ces jeunes adultes « en construction », la question du choix peut apparaître comme définitive et donc difficile à formuler, surtout quand il faut développer des stratégies, dignes de jeux de société, pour s’assurer d’arriver là où l’on veut : filière avec une pastille verte, orange, bleue, vœux groupés, vœux au nombre de 24, tirage au sort … Problématique amplifiée par d’éventuels besoins de transports adaptés, de soins ou rééducation … S’ajoute à cela la question de l’accessibilité des établissements d’enseignement et de leur environnement (cafétéria, transports, voirie, logement étudiant adapté …). Sur certaines académies, mais pas sur toutes, des mesures spécifiques d’affectation existent.

Aujourd'hui, en dépit de multiples initiatives et de nombreuses sources d’information on peut considérer que les réponses demeurent diverses, éparses, incomplètes en fonction des autorités académiques, universitaires, et plus généralement des divers acteurs territoriaux.

De nombreuses initiatives

Lors de l’enquête menée par Droit au savoir en 2012 auprès de plus de 300 jeunes, « 2/3 des répondants étudiants indiquaient avoir fait appel au moins à une aide extérieure pour choisir leur filière d’enseignement supérieur », à 28% par un membre de la famille, à 23% par des étudiants ayant suivi un cursus similaire, 19% par le professeur principal et à égalité à 18% des organismes spécialisés ou un conseiller d’orientation psychologue. L’enseignant référent n’étant cité que dans 10% des cas.

En plus de l’action des établissements du secondaire eux-mêmes, de nombreuses initiatives en faveur des jeunes et de leurs familles sont organisées : journées portes-ouvertes, tchats, tables rondes, cordées de la réussite, vidéos de présentation, salons, sites internet …

Par exemple, les élèves domiciliés et scolarisés à Paris (et les étudiants d'Île-de-France) peuvent bénéficier du Réseau Handicap Orientation (RHO) avec des conseillers d’orientation spécialisés (et personnes ressources pour leurs collègues !) pour être aidé dans l’élaboration d’un projet scolaire et professionnel. 

Autre exemple, le rectorat de l’académie de Clermont-Ferrand, donne la possibilité d’effectuer un « mini-stage ou période de mise en situation » au cours de la classe de terminale, une immersion d’une demie à deux journées dans un établissement d’enseignement supérieur, dans un lycée autre que celui qui est fréquenté par le jeune (en BTS ou CPGE).

Enfin, sur l’académie de Nancy-Metz, ce sont deux journées de présentation des dispositifs lorrains d’enseignement supérieur qui sont présentés aux jeunes en situation de handicap de 1ère et de terminale. L’occasion de mieux appréhender les futurs accompagnements et d’anticiper les besoins. Mais aussi de faire témoigner les pairs, pour permettre de sortir des représentations, de faire émerger les difficultés et les opportunités.

De nombreuses autres initiatives pourraient être soulignées, valorisées, mutualisées, tant elles sont nombreuses.

Où s’orientent-ils ?

Illustration représentant un groupe projet en train de réfléchir : de nombreuses idées fusent dans des bulles de conversation sous forme d'images

Il est intéressant pour cela de regarder de près l’enquête de recensement [1] effectuée par la Direction générale de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle sur plusieurs années . Cette enquête, bien que déclarative des structures handicap, permet de mieux connaître les étudiants en situation de handicap et de répondre à deux interrogations. La première concernant la poursuite d’étude post-bac (même si l’absence d’études identiques entre le secondaire et le supérieur ne permet pas d’avoir des comparaisons, on peut néanmoins remarquer l’évolution du nombre de jeunes concernés), la seconde le type de filière choisi.

Une augmentation du nombre de jeunes en situation de handicap dans l’enseignement supérieur

L’augmentation du nombre de jeunes dans l’enseignement supérieur est indéniable. De 7 557 étudiants handicapés en 2004-2005, nous avons atteint en 2014-2015, 20 549 étudiants. Depuis 10 ans, on constate, en moyenne une augmentation de 13, 5% par an. Depuis 5 ans, elle est de 15% par an en moyenne.

Mais au-delà de cette augmentation, il convient de regarder au plus près comment se répartissent les étudiants. Sont-ils majoritairement dans des filières non sélectives ? Les filières de formation sont-elles marquées par telle ou telle situation ? Existe-t-il un « effet filière » ?

Répartition entre formations

L’enquête rappelle pour l’année 2014-2015, que 949 élèves en situation de handicap étaient en STS ou CPGE (et plus précisément 978 en STS et 70 en CPGE), 18 794 en université (toutes filières confondues), 757 en école d’ingénieurs, 49 dans des établissements particuliers (type ENS, grands établissements, hors ingénieurs).

On constate une proportion plus importante d'étudiants en situation de handicap dans les universités (1,3%) qu’en écoles d’ingénieurs (1,1%) ou que dans les filières de lycées (0,3%).

Il manque pour bénéficier d’une vision globale d’un recensement de tous les autres lieux de formations : CFA, écoles dépendantes d’autres ministères ou des collectivités territoriales, établissements privés… Mais aussi d’éléments sur les parcours des jeunes en situation de handicap issus de la voie professionnelle.

Répartition entre les disciplines

Au sein des CPGE et BTS, l’enquête précitée, indique un déséquilibre par rapport à la population générale entre les filières, avec une sous-représentation dans les filières de services et une sur-représentation dans les filières de production. La même étude, menée auprès des CPGE indique une sur-représentation des étudiants en situation de handicap dans la filière littéraire et une sous-représentation dans les filières scientifique et économique.

A l’université, l’enquête permet d’aborder de façon plus fine l’orientation. Ainsi, l’ensemble des étudiants en situation de handicap « sont surreprésentés dans les filières de formation courtes (IUT) et dans la filière lettres, sciences humaines et sociales (LLSH).

En outre et comme les années précédentes, les étudiants handicapés sont sous-représentés dans les filières de formation droit, sciences économiques, gestion et santé ».[2]

Une approche plus précise, faite en fonction des types de « troubles » (catégorisation choisie par l'enquête) est évidemment intéressante car on remarque une corrélation entre les troubles et le choix d’orientation, ce qui interroge sur les « effets filières » et l’accessibilité des formations elles-mêmes.

Par exemple [3], les étudiants déficients auditifs sont surreprésentés en LLSH et IUT et fortement sous-représentés en droit, sciences économiques, gestion, santé et paramédical ; les étudiants avec des troubles du langage et de la parole « très fortement surreprésentés en IUT » et sous-représentés en santé, STAPS, droit, sciences éco, gestion…

Le processus de construction du projet scolaire, universitaire et professionnel constitue un enjeu réel tant l’orientation marque durablement les parcours. Pour sortir de représentations encore existantes, il reste du chemin à parcourir, que seul l’ensemble des acteurs réunis dans une perspective d’école inclusive, avec les jeunes eux-mêmes, peut réussir à faire évoluer. 

S’interroger sur le sens de la « réussite » ?

Peut-on uniquement réduire une orientation réussie à une réussite scolaire ou universitaire ? Ne peut-on pas également prendre en considération l’apprentissage de l’autonomie, de l’indépendance d’esprit et de la capacité à opérer des choix, « ses » choix, à construire des relations sociales …. Autant d’éléments constitutifs de la construction des personnes en tant qu’individu singulier, d’apprentissages implicites, parfois difficilement atteignables pour certains jeunes en situation de handicap. Autant d’éléments qui permettent d’accéder à la « vie étudiante » dans toutes ses dimensions, sociale, citoyenne, participative.

Sources

[1] Elle concerne « tous les établissements publics d'enseignement supérieur et lycées avec formations d'enseignement supérieur, placés sous la tutelle du ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche qui proposent des formations initiales »

[2] Ibid p.13

[3] Ibid p.15

Marie-Pierre Toubhans

Coordinatrice générale de l'association Droit au Savoir

Coordinatrice générale de l'association Droit au Savoir

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