Les chroniques de Judith Nicogossian : entre transhumanisme et communication non-verbale

Comment résoudre mes problèmes de mémoire

Remèdes de grand-mère, grigri ou biotechnologies ?

Validé par le
comité médical

Extrait d’une enquête chez les seniors « Mémé Renée » (2018).

« J’ai été au festival international de la BD à Angoulême en 1968. C’était vraiment très bien. La bd c’est un mélange d’images et de textes, souvent dans des petites bulles. Ça permet de dire plein de choses, des dessins différents, des auteurs différents, je pensais que c’était pour les enfants et bien non, il y avait beaucoup de grands ! Et même des japonais avec leurs bédés qui se regardent à l’envers ! Les mangakas. J’ai d’ailleurs appris comment dire merci en japonais, Henry gâteau.

Des images de partout, on peut passer trois jours il y a toujours quelque chose à regarder ! On ne les retient pas toutes bien sûr. Là-bas, il y a plein d’auteurs, qui font des dédicaces. J’ai vu Marion Montaigne, l’auteur drôle de Tu mourras moins bête, qui parle de la santé et du soin. Elle vulgarise la médecine. Qu’est-ce que j’ai ri.

Elle a aussi travaillé avec  – comment il s’appelle déjà le petit jeune, tout beau, tout courageux, qui est parti six mois dans l’espace ? C’est pas Armstrong. Thomas Pesquet, c’est ça !

Mais qu’est-ce que je raconte ? C’était pas en 1968, c’était en 2018, la semaine dernière ! Ma mémoire est très bonne sur certains sujets, mais par-contre sur d’autres elle me fait défaut ! J’ai mon petit-fils, pour se moquer de moi, il me dit : « toi, mémé, avec ta mémoire de poisson rouge », car toutes les 30 secondes ils oublient absolument tout, les poissons rouges ! Faut pas exagérer quand même, j’en suis pas là et je fais encore du vélo, à 84 ans ! » (Mémé Renée, 92 ans[1])

 

Dans cet article nous nous intéresserons à la mémoire, grâce au retour d’expérience de mémé Renée, nécessaire à l’adaptabilité à l’environnement, et qui nous permet de nous situer face aux évènements, dans l’action.

Qu’est-ce que la mémoire ?

Où est-elle située ?

Peut-on l’effacer ou l’augmenter ?

Que faire pour la booster ?

Les systèmes de la mémoire

La mémoire humaine TEMPORELLE se compose de 5 systèmes (selon Turing) :

A court terme

Déclarative

  • De travail, une mémoire à court terme qui sert à la réalisation des opérations cognitives courantes : lire, écrire, réfléchir, calculer…
  • Prospective, une mémoire paradoxale qui nous permet de nous souvenir de ce qu’il ne fait pas oublier : la mémoire « post-it » des actions à réaliser dans le futur.
    • Où ? Dans le cortex préfrontal et pariétal, les deux boucles neuronales visuelle et phonologique stockent temporairement les données de 0,5 secondes à 10 minutes - avant qu’elles ne soient stockées par la mémoire à long terme - et effacées par la tâche suivante.

Non-déclarative (implicite)

  • Perceptive/ sensorielle, elle est liée au sens, car elle identifie les perceptions, visuelle, iconique, auditive, tactile, olfactive, gustative …

    • Nb : Elle garde un évènement en mémoire de manière brève 200 millisecondes à 3 secondes.

 

A long terme

Déclarative (explicite)

  • Épisodique (mémoire consciente à long terme qui permet de se rappeler d’évènements passés et de prévoir ceux à venir – voyager ainsi au présent dans le passé (en rétrospective) et dans le futur (en prospective). On l’appelle aussi mémoire autobiographique, l’individu mémorise toutes les données de l’évènement dont l’état émotionnel généré du moment)

    • Où ? Structure de l’hippocampe, lobe frontal et régions corticales
    • Nb : sensible à l’oubli (amnésie, maladie d’Alzheimer) 

Note de mémé Renée :

Ne pas oublier l’anniversaire de Kiki !

Sémantique (mémoire des mots et des concepts)

  • Où ? Lobe temporal et frontal

Note de mémé Renée :

Il sait commander ses croquettes sur internet. Kiki est un être humain. Je ne vois pas de différence.

Non-déclarative (implicite)

  • L’individu n’a pas besoin de se concentrer sur sa tâche pour l’accomplir
  • Procédurale (automatismes des habilités et des savoir-faire, des associations, les techniques acquises, sans rappel conscient de l’apprentissage des gestes nécessaires à l’action, compétences corporelles comme synchronisation, coordination…)
    • Où ? Elle enveloppe le cervelet, le noyau caudé et le putamen
    • Nb : touchée par certaines maladies neurodégénératives comme Parkinson

 

Note de mémé Renée :

Je pédale chaque semaine sur mon vélo d’appartement.

Est-ce qu’il est possible de la localiser ?

Une affaire de plasticité synaptique où différents réseaux neuronaux sont co-impliqués dans différents types de mémorisation, et éventuellement, des lésions entraînant différents troubles mnésiques.

Il n’existe pas 1 centre de mémoire dans le cerveau et la mémoire est diffuse.

L’importance du sommeil

« Une fois le souvenir encodé, la trace mnésique va migrer de l’hippocampe au cortex. Cette migration s’accompagne d’une forme d’oubli, car les infos stockées dans le cortex sont moins précises, plus schématiques, c’est le processus de sémantisation. (Jaffard[2])

Une bonne mémoire et une mémoire qui hiérarchise et qui sélectionne.

L’oubli nous aide à généraliser à conceptualiser.

Le sommeil lent et paradoxal permet de faire le tri entre ce qui sera effacé et archivé en concept « le sommeil lent et paradoxal rejoue les activités neuronales correspondant au souvenir, ce qui le renforce. Chez les rongeurs, les « cellules de lieu » sont des neurones qui codent la carte de l’environnement spatial. Quand l’animal dort ces cellules rejouent le trajet qu’il a suivi durant la journée ». (S. Laroche, neuroscientifique, spécialiste du sommeil)

Apprendre et oublier en dormant, selon les phases de sommeil

Sommeil lent et léger : on peut entendre des sons et s’en souvenir au réveil.

Sommeil lent et profond : on peut les oublier.

Pharmacopée et remèdes de grand-mère

« Le Gingko biloba, la bacopa, le ginseng, la sauge, le thé vert, le magnésium, le zinc, la gelée royale, l’huile essentielle de cyprès et la tisane basilic-maté sont très bon pour la mémoire. Bien sûr je ne les ai pas tous cité et il y en a d’autres… » (Mémé Renée, 2018)

Moyens mnémotechniques : les grigris

« Je dirai : des post-it ? Ou alors bien répéter avant de se coucher tout ce qu’on veut faire le lendemain, ça marche vraiment. » (Mémé Renée, 2018)

La mémoire manipulée

Notre mémoire est une reconstruction, une synthèse changeante sur le monde et nous-même, elle peut être aussi manipulée, comme dans le film Inception (Nolan, 2010), où il existe dès lors plusieurs niveaux de réalité.

 

L’hippocampe artificiel

L’hippocampe est la structure cérébrale essentielle à la modulation des souvenirs : elle convertit les souvenirs à court terme (mémoire de travail), après 10 min, en souvenir présents à vie. Codage des neurones hippocampiques selon un processus de potentialisation à long terme. De même, cette glande consolide les souvenirs, rôle clé dans la dernière étape du circuit de Papez .Theodore Berger travaille sur la fabrication d’un hippocampe artificiel qui permettrait de fabriquer ou effacer des souvenirs, c’est-à-dire de déchiffrer le code cérébral de la mémoire à long terme.

L’optogénétique

Susumu Tonegawa, Prix Nobel (MIT/ Institut Riken, Tokyo) modifie des souvenirs stockés dans l’hippocampe des rongeurs par optogénétique. Série d’expériences faites sur l’animal pour créer/ induire des vrais faux souvenirs, ressusciter des souvenirs perdus, voir créer des faux souvenirs (Nature, 2016). On repère les neurones activés par un apprentissage, on leur fait fabriquer par manipulation génétique des canaux ioniques sensibles à une lumière bleue ou jaune - puis on inhibe ou active avec cette lumière bleue ou jaune des cellules chez l’animal vivant.

Mais également, ailleurs, en Californie, on pense pouvoir aider des sujets atteints d’un syndrome de stress post-traumatique, d’une hypermnésie des aspects émotionnels et sensoriels d’un traumatisme vécu, une amnésie de son contexte ; sujets envahis d’images intrusives et handicapantes. Effacer une mémoire de peur liée à un conditionnement, par optogénétique, deviendrait possible, en affaiblissant les synapses du cerveau qui permettent l’association entre un son et un signal électrique - synapses dans l’amygdale une aire du cerveau impliquée dans les émotions (Neuron, 2017).

 

Ellon Musk Neuralink

Le milliardaire américain annonce en 2017 expérimenter des technologies sur le cerveau humain pour augmenter la mémoire et permettre au cerveau des interfaçages améliorés entre cerveau humain et dispositifs externes informatisés. Son projet de neurostimulation est digne de la science-fiction, hacker le cerveau humain de son code neural.

Conclusion : Hacker le code neural ou phytothérapie ?

« Ça va pas bien la tête ? Nous ne sommes pas des machines ! Et les animaux non plus ! Un ordinateur est peut-être capable de mémoriser et calculer, mais sans émotion ! Je donne du ginko biloba à mon petit Kiki, dans ses croquettes. Il a 14 ans, c’est très vieux pour un bichon, et une mémoire d’éléphant. » (Mémé Renée, 2018)

Beaucoup de questions se posent, où l’on compare le cerveau humain à un ordinateur, où l’on pense pouvoir estimer la mémoire en octets. Pourtant comparer le cerveau à un ordinateur possède des limites (voir « Le cerveau transhumaniste »).

Nous avons tous les mêmes systèmes de mémoire mais pas la même capacité de mémorisation. De même il existe plusieurs mémoires pour des transmissions d'informations cérébrales multi-site.

Il existe plusieurs types de mémoire et pas qu’un moyen de mémoriser.

Une astuce : L’activité sexuelle stimule la neurogénèse (étude, 2013]). Cela signifie qu’elle permet la création de nouveaux neurones dans le cerveau afin d’entretenir la mémoire.

Un conseil : Testez votre mémoire !

Sources

[1] Enquête chez les seniors « Mémé Renée », 2018.

[2] J. Rosier cite R. Jaffard, Le Monde « Mémoire et oubli » Science et médicine 23.08.2017.

Judith Nicogossian
Photo de Judith Nicogossian, docteure en anthropologie bioculturelle et chroniqueuse MMMieux.fr
Alexandre Gomes, dessinateur BD

Ecole Européenne Supérieure de l'Image (EESI), Angoulême

https://pedro-padletise.com/

Ecole Européenne Supérieure de l'Image (EESI), Angoulême

https://pedro-padletise.com/

Jean Guy Passagia, neuro-anatomiste

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