Illustration matrice

De l’évitement du corps au digital thérapeutique

Validé par le
comité médical

Les yeux rivés devant l’écran d’un ordinateur, d’une tablette ou d’une télévision, assis pendant des heures, en contact avec des correspondants virtuels ou hypnotisés par un jeu vidéo, notre corps est immobile et absent de notre pensée. Nous ne sommes plus que des yeux et des mains, le mental occupé par différentes taches virtuelles à accomplir, messages à envoyer, monstres à éliminer, film à télécharger.

Certains – les plus jeunes souvent – marchent dans la rue tout en textotant, là encore exilés de leur corps et de leur environnement. D’autres, de tous âges, sont absorbés par leurs conversations dans l’espace public, inconscients de la direction que leur fait prendre leurs pas, des mouvements de leurs mains, de leurs bras et de leurs jambes, tout occupés qu’ils sont à répondre à leur interlocuteur. De quasiment tous les usages numériques, le corps est exclu, oublié. Certes, l’élimination de quelques dragons ou l’achat de la dernière paire de Louboutin procure une sensation de plaisir qui se traduit par des picotements au niveau du cœur, du ventre ou des jambes. Perdre une partie de poker en ligne ou louper l’enchère du Boncoin.fr peut avoir pour effet de resserrer le diaphragme. Et les messages torrides de Cœuràprendre92 ou de Libertine84, tout comme les images de Youporn peuvent amener à se masturber et à jouir. Ce dernier cas est le seul où le corps revient sur le devant de la scène, l’internaute retrouvant ses sensations, même si l’excitation est mécanique. Reste que dans la majorité des situations, l’usage du numérique suppose l’évitement du corps.

Les personnes souffrant d’une addiction vraie aux jeux vidéo ont un rapport très inhibé à leur corps. Plus généralement, celles dont le rapport au corps est complexe ou dont la socialisation ne va pas de soi trouvent dans le monde digital un moyen d’échapper à leur corps, ou de le sublimer, ou pour certains même, de le soigner et de se soigner avec lui.

Pièces puzzle

QUAND LE NARCISSISME ET LA PULSION ENTRENT EN CONFLIT

Il est évident qu’en s’intéressant à cette question du corps, on retrouve l’adolescent, grand consommateur de numérique à un stade de sa vie où le narcissisme le dispute au pulsionnel. Son narcissisme – normal à cet âge - lui donne l’illusion d’être tout-puissant, d’être le créateur du monde et de porter en lui quelque chose d’unique. Il est l’élu. Sauf qu’au même moment, ses pulsions le ramènent, et même le rabaissent, aux manifestations de son corps, à ses humeurs, à ses bouleversements physiques et psychiques, mais aussi et surtout à ses limites. L’adolescent est en chantier. Il traverse, ce faisant, une phase de grande fragilité narcissique puisqu’il se cherche et cherche aussi à se construire une image de lui-même. Son entourage aussi le cherche, ses parents surtout, dont le regard sur lui se modifie et le modifie. L’adolescent se montre et il se cache en même temps. Garçons et filles s’envoient des selfies avec des bouts d’eux-mêmes, une main, des lèvres, un pubis, une paire de fesses, un pied… N’existe que ce qui est photographié ! Pour l’instant, l’ado est en kit et tente d’exister, petit bout par petit  bout, dans le regard de l’autre. Peu à peu chacun s’apprivoise, exactement comme dans Le Petit Prince d’Antoine de saint –Exupéry dans le passage du renard et de la rose (chapitre 21).

Renard et Rose

LE VIRTUEL, UN MONDE SANS PULSION

Dans le film Matrix (ou La Matrice en français), les personnages sont dégagés de toutes pulsions. Néo peut ralentir le temps, marcher sur les murs, il est souple à souhait et ne connaît aucune frustration pulsionnelle. Il est un élu sans le savoir, comme l’adolescent moyen se vit la plupart du temps comme un élu. D’ailleurs, les super héros comme Superman, Spiderman et Catwoman, sont souvent représentés comme des êtres d’abord fragiles, à l’image des adolescents, qui se retrouvent finalement avec des super pouvoirs (dont ils ne savent pas toujours quoi faire). Mais revenons à Matrix : alors que tous les humains restent dans leur bulle, au sein de la matrice, Néo naît. Bardé de cordons ombilicaux, sortant de sa bulle, il doit réapprendre à marcher… Et bien sûr, il va devoir se confronter au réel et à la mort, puisque naître revient à grandir et que grandir revient à mourir. Matrix est le film qui montre de manière magistrale combien le digital est un monde sans pulsion, et nous ramène invariablement dans un univers maternel et « thalassique », comme l’écrit Ferenczi, décrivant par là un désir de retour à la vie intra utérine.

Par les relations virtuelles, les jeunes, qui ne sont plus des enfants mais pas encore des adultes tentent aussi d’échapper à la pression du surmoi – l’instance psychique qui dit ce qui est autorisé et ce qui est interdit - et de l’idéal du moi – la représentation positive de qui l’on est, de ses valeurs. Ces tentatives d’échappées adolescentes hors de ces instances rappellent les propos salaces qui s’échangent sur les forums de jeunes. Ou les appels sur une radio comme Skyrock, où la parole est déchaînée quand il s’agit de sexualité. S’exprimer avec des mots crus, des insultes, des expressions au summum de la vulgarité constitue une sorte de soupape face à la violence de ce qui arrive, cet étrange rencontre entre l’amour et la mort, entre le désir d’aimer et l’envie de mourir. Il y a là la nécessité d’aborder ces questions cruciales sous le prisme du plaisir ou du déplaisir, et non plus du bien et du mal (comme le font l’instance surmoïque et les parents). D’où, aussi, la capacité de cette tranche d’âge à s’hyper connecter pour rencontrer un peu de l’autre, petit bout par petit bout, pour s’apprivoiser, comme la rose et le renard dans Le Petit Prince de saint Exupéry. Souvent, c’est important de le préciser, ces connexions aboutissent à une rencontre IRL, dans la vraie vie. Ainsi, certains adolescents vont arriver à s’affranchir de leurs angoisses en rencontrant l’autre physiquement et charnellement. D’autres vont rester dans l’évitement, à l’abri du corps de l’autre, et se tourneront vers un usage addictif des réseaux sociaux ou des jeux vidéo.

NOS ADOS VONT-ILS MUTER ?

Avant d’aller plus loin dans l’analyse du déni du corps, une précision s’impose. Des professionnels de l’enfance et de l’adolescence décrivent les ados présents et futurs comme des pervers narcissiques potentiels. D’autres s’alarment de leur incapacité à se concentrer. Les plus imaginatifs, ou les plus craintifs, parlent d’enfants mutants, tous promis à devenir obèses, avec des gros pouces et les yeux rougis à force de tripoter leur joystick. Outre que la masturbation est une pratique normale, précisons aussi que la capacité à se concentrer, à comprendre les limites, à accepter d’être seul se joue entre 0 et 3 ans. Inutile donc de diaboliser une fois encore les objets et les usages numériques. Ce sont les interactions précoces entre les mères et leurs bébés – on le répète -  qui construisent l’image inconsciente que chacun a de son corps, et non l’hyper addiction au virtuel. Les interactions précoces entre une mère et son bébé sont donc fondatrices sur le plan psychique. Or, ces interactions ne baignent pas dans l’amour et la non ambivalence. Elles sont faites de ce qui fonde toute relation humaine, avec de la joie, du désarroi, de la tristesse, de la colère même. Une mère et son bébé sont habités de tous ces sentiments et émotions lors de leurs « rencontres ». C’est cette palette émotionnelle qui est fondatrice, constitutive du psychisme. A l’adolescence, les jeunes garçons et filles revivent ces interactions précoces, non pas avec leur mère, mais avec leurs pairs, dans un rapport bisexuel, comme dans ces épreuves sportives où les garçons se tapent les fesses, se touchent dans un rapport soi-disant viril. Dans notre culture, on ne masse pas les corps des bébés, le toucher est suspect, contrairement à d’autres cultures où c’est exactement l’inverse. Notre pudeur est parfois à ce point excessive que pour certains, laver son enfant est un début de maltraitance ! L’image inconsciente de notre corps est notamment le produit de cela. C’est pourquoi elle diffère d’une personne à l’autre, selon que l’on a été pris dans les bras, touché, caressé, cajolé ou pas.

Ainsi, notre corps peut nous encombrer. Matrix, on y revient, nous montre à quel point le virtuel nous aide à échapper à ces contraintes liés  à ce corps qui nous gêne, à ces rencontres physiques avec l’autre, et pas seulement chez les adolescents. Il aide pas mal d’adultes aussi à zapper le temps qui passe, à dépasser les effets du vieillissement (pour ceux et celles qui sont inscrits sur les sites de rencontres et postent la même photo depuis dix ans). Or, dans le déni du corps, il y a aussi un déni de la castration, de l’échec, de l’impuissance, des limites. Est-ce un fonctionnement de l’ordre de la perversion, sachant que pour Freud le déni de castration est une perversion ? Dans le lien virtuel, la sensorialité est partielle car l’autre est absent. Il peut rester idéalisé, sans être jamais rencontré et touché. En plus du corps, c’est la sensorialité qui est niée, ce qui peut en effet se rapprocher d’une forme de perversion – une sexualité perverse se caractérisant par un évitement de la pénétration.

Michael Stora

Psychologue et psychanalyste

Psychologue et psychanalyste

Doriane Tchekhovitch

Designer graphique & Illustratrice : www.dorianetchekhovitch.com

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