Drogue douce a la vie dure

A Paris, tout le monde fume, ou presque : cette remarque ne s’appuie absolument pas sur une enquête solide, mais sur une observation toute personnelle. En effet, je peux affirmer que ⅔ de mon entourage est fumeur ; par souci d’honnêteté, j’aurais dû introduire mon billet en disant, plutôt qu’à Paris, dans mon cercle d’amis, presque tout le monde fume, et ne parle que de son envie d’arrêter - et des échecs successifs pour y parvenir.

J’évoque ce sujet, parce que la ministre de la Santé, invitée du Grand Jury/RTL/le Figaro/LCI le 21 février, a renouvelé sa volonté de voir le prix des paquets de cigarette augmenter de 43%, c’est-à-dire être vendus à dix euros l’unité. Attaquer mon portefeuille, puisque mon poumon exsangue ne semble plus me motiver assez pour abandonner ce bâtonnet nocif, me paraît être une excellente idée. Seulement voilà, cette hausse ne va pas être effective immédiatement, car il faut manifestement ménager les buralistes (et les industriels du tabac) qui s’étaient déjà élevés contre le paquet neutre.

Depuis l’annonce de Marisol Touraine, je me suis soudainement mis à nous observer, mes proches et moi, et constater que nous entretenions tous un rapport différent au tabac. Il y a les pompiers, ceux qui arrêtent sur le paquet des autres, ceux qu’on admire parce qu’ils ont arrêté tout court, ceux qui crapotent, vapotent, toussotent, ceux qui allument, s’embrasent, ou brûlent par les deux bouts, ceux qui ont fait vœu d’abstinence, mais font amende honorable pour avoir replongé, les occasionnels, les “non” redoutables, les passifs consentants, les solitaires, les mondains, ceux qui roulent ou ceux qui n’amassent pas mousse. En vérité, je constate autant de fumeurs que de personnalités. Cependant, cette poésie macabre ne doit pas faire oublier le point commun de tous ces profils : avoir commencé pour de mauvaises raisons.

Alors oui, il nécessaire de continuer d’affirmer qu’il faut “faire feu de tout bois” dans cette lutte contre ce fléau, parce que tous ces irresponsables, dont je fais partie, soumis à cette pulsion violente qui les pousse à continuer d’en griller une, et qui ne parviennent pas à arrêter seuls, ceux-là, méritent de vivre - en dépit de ce Thanatos qui les ligote à la nicotine.

Finalement, lorsque j’observe ma dépendance à la cigarette, sa place prédominante dans mes sujets de conversation, c’est bien d’une drogue dure dont je parle, un poison à la vie douce, qui petit à petit, grignote mon capital santé. Pour dix euros, je préfère aller au cinéma, et peut-être que cela sera enfin la bonne motivation.

JÉRÉMY PRADIER-JEAUNEAU, rédacteur en chef Magazine

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