Emma Bovary et Dom Juan 2.0

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comité médical

Aujourd’hui, si l’on veut rencontrer un homme ou une femme, quelques clics suffisent. Des centaines de photos défilent, à la demande, sur notre écran d’ordinateur ou de smartphone. On échange d’abord quelques messages pour faire plus ample connaissance. Puis une fois la glace brisée, si le charme opère, on passe aux textos, suivis parfois de sextos, jusqu’au face à face physique dans la vraie vie, et plus si affinités sexuelles. Tout cela est d’une simplicité biblique. En apparence. Car, quand il s’agit du virtuel, mieux vaut, justement, ne pas trop se fier aux apparences. En déroulant le fil labyrinthique des sites de rencontres classiques, tels Meetic, Adopteunmec.com, Parship ou Attractive World, ou celui des applications de géolocalisation comme Tinder ou Once, on peut croiser Emma Bovary en personne, ou même un Don Juan qui s’ignore… Dans l’hyperconnexion, la réalité n’est pas forcément celle que l’on croit.

Que ces sites ou applications, quels qu’ils soient, facilitent les rencontres, c’est une évidence. Avec 2000 sites recensés en France, il y a même l’embarras du choix ! Que cherche-t-on quand on s’inscrit ? L’amour avec un grand A ? Le sexe facile ? Sans doute. Mais avant la rencontre amoureuse ou sexuelle, ces sites sont d’abord des « boosters » de confiance. Après avoir passé la journée au travail, seul dans son bureau, dans son commerce ou son entreprise, ou bien avec des collègues qui ne nous regardent pas vraiment ou ne nous voient plus, on rentre chez soi et on se connecte. Et là, c’est gagné ! Cinquante-deux visites et six flash. Ou sept clins d’œil. Ou douze « Ils ou elles vous ont rajouté à leurs favoris ». Ou « Vous lui plaisez », « aujourd’hui, vous avez beaucoup de succès ». L’estime de soi remonte, on est flattés.  Au-delà même d’une rencontre possible, les fonctionnalités proposées comblent un narcissisme souvent fragile ou mis à mal. Notre pouvoir de séduction est reconnu. Ce n’est pas rien, lorsqu’on sait que tous les êtres humains sont en quête de récompense. S’inscrire sur un site, montrer une photo que l’on juge flatteuse, écrire un commentaire que l’on espère pertinent, c’est espérer remporter des suffrages. Ne parle-t-on pas de « self branding » ? Nous sommes notre propre marque et nous cherchons à nous vendre. Cinquante-deux visites et six flash, c’est comme gagner au Loto, ou cinq euros dans un jeu vidéo. Les aires cérébrales qui s’activent sont d’ailleurs identiques. 

N’en déplaise à ceux et celles qui observent ces modes de rencontre d’un œil réprobateur, l’inscription sur un site ou une « appli » peut même revêtir un caractère profondément thérapeutique. Ainsi de cette patiente âgée d’une cinquantaine d’années. Cela fait plus de dix ans qu’elle n’a plus de sexualité avec son mari. Leur communication est réduite à peau de chagrin, elle souffre. Elle ne songe pourtant pas un seul instant à prendre un amant. Son éducation catholique très stricte rend l’infidélité inenvisageable. En revanche, elle s’inscrit sur un site de rencontres, peut-être s’y sent-elle « autorisée » par le travail thérapeutique entamé. Son pseudo : Pétillante78. Elle n’est pas en quête d’amour. Avec ses différents interlocuteurs, elle entame des dialogues qui peu à peu se teintent d’érotisme. Face à ces multiples autres possibles que sont ces hommes, elle teste son pouvoir de séduction. Tout en étant très pudique, elle avoue que ces discussions l’excitent beaucoup, même si elle n’ose pas aller au-delà, en se masturbant par exemple. Les corps, celui des autres comme le sien, sont absents. Ils sont sans doute évoqués, peut-être de façon explicite, dans les messages qui s’échangent, mais il est hors de question qu’ils se retrouvent un jour en face à face. Elle séduit volontairement ses partenaires de jeu, mais elle est claire : elle explique d’emblée qu’elle est mariée et qu’elle souhaite rester fidèle à son époux.

Peu à peu Pétillante78 retrouve son pouvoir de séduction. La voici « renarcissisée » dans le langage psychanalytique. Elle se met en scène, telle qu’elle n’est pas dans la « vraie vie », In Real Life, IRL. Irréelle pour ces hommes puisqu’elle ne passe jamais à l’acte. Mais très présente pourtant, grâce aux mots choisis, aux jeux érotiques qui restent purement cérébraux. Au bout de quelques mois, elle achète un coffret de sex toys et entreprend la reconquête sexuelle de son mari, avec succès. Il y a là quelque chose de l’ordre de retrouvailles avec elle-même, avec sa capacité à être désirée. Et lorsqu’on est désiré, on se désire à nouveau soi-même. Comme réconcilié. Cette patiente, sans doute aidée également par son travail d’analyse, a fait de l’usage d’un site de rencontre une auto thérapie. Réussie.

Il est probable que Pétillante78 ait laissé quelques hommes frustrés, en les laissant dans le virtuel, même si ces dialogues et l’excitation produite ont bel et bien existé. Alors, rencontrer ou ne pas rencontrer ? Un homme et une femme, ou deux hommes ou deux femmes se connaissent-ils mieux lorsqu’ils se voient, ou lorsqu’ils s’écrivent ? C’est toute la question posée par l’identité numérique que l’on se choisit sur ces sites ou ces applis. Le pseudo, les photos, la phrase de présentation, les goûts affichés en disent long sur qui l’on est ou sur qui l’on voudrait être. Marina75 sonne différemment de Coquine ou Gourmande. Grosminet n’a rien à voir avec Jetaimedéjà ou Matador. Un homme torse nu dans une piscine, l’eau perlant sur sa peau bronzée, des palmiers en arrière fond envoie un message différent d’un deuxième en costume cravate dans un bureau soigneusement rangé ou un troisième en marcel dans sa salle de bains. Est-ce que l’identité numérique, que l’on met nécessairement en scène, correspond à ce que nous sommes vraiment ? Il s’agit plutôt, pour certains et certaines, d’un soi idéalisé, la personne que l’on aimerait être sans y parvenir, ou bien celle que l’on croit être. Comment ne pas s’y perdre ? Et si, finalement, l’identité numérique ne relevait pas davantage du bal masqué ? Sachant que le choix du masque est au fond beaucoup plus révélateur de ce que nous sommes intimement, que nous l’acceptions ou pas. « C’est lorsqu’il parle en son nom que l’homme est le moins lui-même, donnez-lui un masque et il vous dira la vérité » écrivait Oscar Wilde. D’ailleurs, pour pousser le raisonnement jusqu’au bout, le mot persona, qui vient du latin, désignait le masque que portaient les acteurs de théâtre. Un masque qui avait pour fonction de donner à l’acteur l’apparence du personnage bien sûr, mais aussi de permettre à sa voix de porter suffisamment loin pour être audible. Ce serait donc grâce au masque porté que l’on connaîtrait et que l’on entendrait vraiment une personne. Voilà qui révèle toute l’ambiguïté entre le réel et le virtuel. Les contempteurs des sites de rencontres aiment à dire que le mensonge y règne en maître. Rien n’est moins sûr. Montre moi ton masque et je te dirai qui tu es…

Ou bien donne moi la teneur de tes messages et je te dirai à qui j’ai affaire. En effet, la relation commence par l’échange de messages écrits, sur les sites les plus classiques en tout cas. Textes plus ou moins longs grâce auxquels certains vont se confier, parler de leurs goûts, de leurs détestations, de leurs phantasmes peut-être. Ils se révèlent, se confient, protégés par l’écran et le plus parfait anonymat. Là encore le choix des mots en dit long. Bien sûr, les personnes à l’aise à l’écrit sont avantagées : elles peuvent taire certaines choses, en enjoliver d’autres, faire passer des messages quasi subliminaux grâce à une expression spécifique ou une tournure de phrase savamment ciselée. Bien sûr, la rencontre n’a pas encore eu lieu, les corps ne sont toujours pas engagés. Mais ce qui se dit peut être profond et très intime.

C’est d’autant plus vrai que ces échanges sont souvent un facteur de désinhibition. On commence par des généralités, puis on se livre, puis certains peuvent en venir à des mots crus, qu’ils ne pourraient pas forcément prononcer dans la vraie vie face à quelqu’un. Il est banal de constater que derrière un écran d’ordinateur ou de Smartphone on est à l’abri du regard de l’autre. Mais on est aussi à l’abri de toutes ces instances psychiques qui nous tyrannisent à longueur de journée. Ce sont le surmoi (les règles apprises dans l’enfance que nous avons intériorisées) et l’idéal du moi (les valeurs positives auxquelles nous aspirons, portant en cela les projections de nos parents). Concrètement, il s’agit des codes sociaux mis en œuvre à chaque instant pour que la société tienne debout. Sorte d’hypocrisie sociale nécessaire et contenante qui exige de nous que nous restions polis, dans les clous, conscients qu’il n’est pas possible de tout dire et de tout montrer. Un contrôle admis mais épuisant. Les messages virtuels, de ce point de vue, sont libératoires (même si l’on peut être banni d’un site si l’on écrit des mots considérés comme choquants). Après ces échanges délestés parfois des règles de la bienséance vient le temps des échanges par textos. Avec une demande qui peut venir assez rapidement : « Tu m’enverrais une photo de toi ? », « d’une partie de toi ? ». Plus souvent qu’on ne le pense, les hommes envoient volontiers la photo de leur pénis, la désinhibition est toujours à l‘œuvre (mais on ne s’est pas encore rencontrés). Ce qui est assez nouveau, c’est que les femmes, elles non plus, n’hésitent pas à transmettre la photo de leur anatomie la plus intime, avec des gros plans sur les petites et les grandes lèvres. En effet, il existe aujourd’hui toute une esthétique autour de la vulve. L’obscur objet du désir est de moins en moins obscur et de plus en plus exposé (y compris par des artistes). Jadis caché par des poils et sujet de honte, il se montre. Comme si les femmes, et c’est heureux, désiraient s’affranchir de cette culture de la honte et de la culpabilité. A l’abri des regards, le virtuel a le même effet libérateur que l’alcool. Déjà, Sigmund Freud, le père de la psychanalyse, évoquait dans Deuil et mélancolie, l’usage de l’alcool comme une façon de se défaire du carcan éducatif. C’était dans la Vienne du 19e et du début du 20e siècle, mais l’intériorisation des règles de bonne conduite est parfois telle encore aujourd’hui que même au 21e siècle, certains ont besoin d’un ou de plusieurs verres d’alcool pour se donner du courage. Dans des situations aussi banales qu’une soirée par exemple. Le virtuel joue le même rôle et invite, l’espace de quelques instants, à s’affranchir des règles, à se lâcher.

On y insiste : à ce stade, on ne s’est toujours pas rencontrés ! Et certains, adeptes de l’hyperconnexion, feront en sorte de ne jamais se retrouver face à l’autre. Les échanges se poursuivent, s’avèrent intenses et excitants, que leur tonalité soit crue ou au contraire très romantique. Ce qui pose la question de savoir ce qu’est une relation virtuelle. La psychanalyse peut nous aider à y voir plus clair, grâce au concept de relation d’objet. Cette expression désigne le mode de relation d’une personne avec son monde environnant. Dans ces situations d’hyperconnexion sur les sites ou les applications de rencontres, on pourrait parler de « relation d’objet virtuelle » : ce n’est pas l’objet qui est virtuel (ces femmes ou ces hommes avec lesquels l’hyperconnecté entre en contact et qu’il ne connaît pas), mais bien la relation. Les addicts ne surinvestissent pas telle femme ou telle homme mais l’idée qu’ils s’en font, l’histoire en train de naître, la multiplication des messages, les fantasmes et les émotions qui en découlent.

Michael Stora
Doriane Tchekhovitch

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