Le 6 mai 2019, le gouvernement italien a critiqué ouvertement, par communiqué de presse interposé, le futur rapport de l’OMS destiné à fournir des pistes pour encadrer l’étiquetage nutritionnel des aliments en vue de « promouvoir une alimentation saine ».

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Parmesan, prosciutto, salami, huile d’olive… Les aliments italiens sont au cœur d’un intense lobbying diplomatique. Shutterstock

Serge Hercberg, Université Paris 13 – USPC; Chantal Julia, Université Paris 13 – USPC; Manon Egnell, Université Paris 13 – USPC et Pilar Galan, Université Paris 13 – USPC

 

Cette publication n’est pas anodine : elle survient juste avant la réunion du comité du Codex Alimentarius sur l’étiquetage des denrées alimentaires, qui se tiendra à Ottawa cette semaine. Créé en 1963 par la FAO et l’OMS, le Codex Alimentarius, ou Code alimentaire, est un ensemble de normes, de lignes directrices et de codes d’usage vise à « protéger la santé des consommateurs » et « promouvoir des pratiques loyales en matière de commerce de denrées alimentaires ».

Serge Hercberg, Chantal Julia, Manon Egnell et Pilar Galan, chercheurs en nutrition de santé publique au sein de l’équipe de recherche qui a mis au point le Nutri-Score (logo nutritionnel adopté en France, en Belgique et en Espagne et discuté dans de nombreux pays européens), décryptent pour The Conversation les raisons de cette offensive diplomatique pour le moins inhabituelle.

Le contexte dans lequel survient la publication de ce communiqué de presse

Dans de nombreux pays, des discussions sont en cours concernant la mise en place d’un logo nutritionnel sur la face avant des emballages, visant à aider les consommateurs à orienter leurs choix vers des aliments plus favorables à la santé. Cette recommandation des autorités de santé publique est également une demande forte des consommateurs dans le monde. Mais de nombreux lobbies s’opposent à cette transparence sur la qualité nutritionnelle, qu’ils considèrent comme allant à l’encontre de leurs intérêts économiques. Depuis quelques mois, le gouvernement italien, proche de ses industriels, met en œuvre une stratégie d’opposition active visant à empêcher le déploiement (notamment en Europe) de logos colorés sur la face avant des emballages plébiscités par les consommateurs et soutenus par de nombreux travaux scientifiques.

Dernier acte en date, cette soudaine prise de position de l’ambassadeur italien auprès de l’OMS, qui attaque un projet de rapport technique de l’OMS sur les logos nutritionnels, prend place quelques jours avant la réunion du Codex alimentaire sur l’étiquetage des denrées alimentaires. Celui-ci a mis à son ordre du jour un point concernant les logos nutritionnels en face avant des emballages. C’est sans aucun doute une tentative de pression sur le processus de décision en cours. En effet, le Codex n’est pas un outil fantoche. Il sert de référence juridique dans le cadre des différends commerciaux entre les pays. Son contenu peut donc orienter de façon durable les politiques publiques en matière de nutrition dans de nombreux pays.

En quoi le texte italien est-il polémique

Dans ce communiqué, l’ambassadeur Gian Lorenzo Cornado, représentant permanent de l’Italie auprès de l’OMS, attaque le projet de rapport (élaboré sur la base de plusieurs réunions d’experts et de représentants des différents gouvernements), considérant qu’il valorise le concept de « profils nutritionnels destinés à classer les aliments » qui selon lui est « un concept politique sans fondement scientifique ».

Pour les experts en santé publique qui travaillent dans ce domaine, ces arguments sont sidérants et inacceptables. Ils s’appuient sur une opinion de l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) vieille de plus de 10 ans et nient l’évidence des très nombreux travaux scientifiques publiés ces dernières années. Ceux-ci ont permis de mettre au point le concept théorique et des méthodes fiables pour déterminer et valider les profils nutritionnels. Ces profils nutritionnels reflètent non seulement la qualité nutritionnelle globale des aliments, mais aussi celle des régimes alimentaires des individus qui les consomment.

Le profil nutritionnel d’un aliment est-il un concept scientifique, ou bien, « entièrement politique »

Les profils sont clairement élaborés sur des bases uniquement scientifiques ! De nombreuses études réalisées sur de grandes populations suivies de longues années (des cohortes) ont montré que les profils nutritionnels des aliments consommés au niveau individuel étaient prospectivement associés à des événements santé. C’est en particulier le cas du NutriScore, qui a fait l’objet d’un grand nombre d’études prospectives ces dernières années.

Contrairement à ce qu’affirme Gian Lorenzo Cornado, le concept de profils nutritionnels repose donc en réalité sur de très nombreuses preuves scientifiques, lesquelles constituent véritablement les bases du rapport de l’OMS qu’il attaque. La stratégie italienne est clairement basée sur une approche politique de défense d’intérêts économiques qui ne prend pas en compte l’intérêt des consommateurs et de la santé publique.

Comment expliquer l’attitude du gouvernement italien

L’inquiétude du gouvernement italien repose plus sur des arguments de type économiques que de santé publique… D’ailleurs, l’ambassadeur prend l’exemple des feux tricolores multiples, un logo mis en place il y a quelques années au Royaume-Uni. Il argumente sur le fait qu’un an après leur mise en place (sur une base volontaire), « une diminution dramatique de la vente de tous les aliments italiens de qualité » a été observée. Il conclut donc « qu’il s’agit d’une démonstration claire que les systèmes basés sur des profils nutritionnels ne mènent pas à des choix plus sains et pénalisent les aliments traditionnels italiens. »

Mais ce raisonnement ne tient pas : ce n’est pas parce qu’un aliment est « traditionnel », « typique » ou « gastronomique » qu’il est intrinsèquement favorable sur le plan nutritionnel et peut être consommé sans restriction. « Aliment de qualité » n’est pas synonyme d’« aliment sain » : la qualité recouvre plusieurs dimensions (nature des ingrédients, propriétés gustatives, enracinement dans la tradition culinaire d’un pays, qualité nutritionnelle…). Par définition, la notion de profil nutritionnel n’implique qu’une de ces dimensions – celle touchant la nutrition. Elle ne vise pas à qualifier la qualité globale des aliments. Mais la qualité nutritionnelle est assurément la dimension principale à prendre en compte quand on s’intéresse aux conséquences des aliments sur la santé…

Doit-on forcément bannir les aliments trop gras, trop salés, etc.

Non ! Informer les consommateurs sur la réalité de la qualité nutritionnelle de ces aliments traditionnels n’exclut pas de les consommer. Cela permet en revanche d’alerter sur la nécessité de modérer leurs quantités et leurs fréquences de consommation.

Les merveilleux fromages italiens (comme le Parmesan ou le Gorgonzola) ou les délicieuses charcuteries italiennes si typiques (jambon de Parme, prosciuttos, coppas et autres salamis, comme tous leurs équivalents traditionnellement consommés en France, en Espagne, en Allemagne, en Suisse ou en Hollande…), ont des teneurs élevées en graisses saturées et en sel, ainsi qu’une haute densité calorique. Cela ne signifie pas que ces denrées ne peuvent pas participer à une alimentation équilibrée. À condition toutefois d’être consommés raisonnablement… L’huile d’olive elle-même, bien qu’intéressante sur le plan nutritionnel et faisant partie des huiles à privilégier, contient par définition 100 % de matières grasses. Elle ne peut pas être recommandée ad libitum

L’offensive italienne a-t-elle des chances de réussir

La réunion internationale du Comité du Codex qui débute le 13 mai doit contribuer aux projets de normes internationales pour l’information nutritionnelle. Il s’agit de fournir les directives claires pour les questions commerciales. Cette réunion va aborder les logos nutritionnels, notamment les principes de base et les objectifs de tels outils de santé publique. Les lobbies qui s’opposent à la mise en place de tels logos nutritionnels en Europe, en Amérique latine et à travers le monde vont essayer de bloquer leur déploiement. Il est clair que le gouvernement italien va chercher à user de son influence…

Depuis des mois, l’Italie réalise au niveau international un véritable lobbying d’État, s’alignant sur la position des lobbies qui défendent les intérêts de certains groupes industriels et filières de production. Or au niveau des instances internationales comme le Codex Alimentarius, le lobbying mené par un État pèse évidemment beaucoup plus lourd que celui des lobbies industriels, qui n’ont pas les mêmes capacités de pression.

Espérons que la reconnaissance des bases scientifiques des profils nutritionnels et l’intérêt de santé publique contre-balanceront finalement les arguments purement économiques comme ceux mis en avant par le gouvernement italien, pour le bénéfice final des consommateurs.

Sur ce sujet, lire aussi lʼarticle « The Italian government is trying to undermine a WHO report on FOP Nutrition labelling for obvious reasons: typical Italian products don’t come out well! »The Conversation

Serge Hercberg, Professeur de nutrition Université Paris 13, Directeur de l'équipe de Recherche en Epidémiologie Nutritionnelle, U1153 Inserm/Inra/Cnam/Université Paris 13, Département Santé Publique Hôpital Avicenne (AP-HP), Université Paris 13 – USPC; Chantal Julia, Médecin nutritionniste et enseignant chercheur, Inserm, Université Paris 13 – USPC; Manon Egnell, , Université Paris 13 – USPC et Pilar Galan, Médecin nutritionniste, Directrice de Recherche INRA, Université Paris 13 – USPC

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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