File 20171210 27683 11p66an.png?ixlib=rb 1.1

Vezelay. La spirale du Christ du Grand Tympan.

Jean-Marie Barbier, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Une culture de pensée relativement partagée aujourd’hui, présente aussi bien dans le monde académique que dans le monde professionnel, tend à privilégier l’énoncé de postures « constructivistes », faisant de la construction des activités et de la construction des sujets par et dans les activités des constructions conjointes.

L’influence nouvelle de ce paradigme est probablement à mettre en lien avec la pression sociale contemporaine exercée sur l’engagement personnel dans les activités, pression parfois désignée en termes d’« injonction de subjectivité ».

Dans le même temps, on observe toutefois la persistance d’outils conceptuels séparés (Rochex, 1995) pour identifier et analyser tantôt « ce qui arrive » aux sujets, privilégiant l’approche des subjectivités, tantôt

« ce qui arrive » aux activités, privilégiant l’objectivation de ces dernières. Selon les cas on mobilise par exemple des approches cliniques ou les sciences cognitives et/ou comportementales.

Partant du constat que le concept « ordinaire » d’expérience présente lui la caractéristique de porter en acte le double registre de significations, le présent texte propose, à titre d’hypothèse, une voie de mise en lien de ces deux registres s’appuyant sur un effort de différenciation des strates d’expérience des sujets. Les conséquences pour la recherche et pour les actions d’intervention sur la construction des sujets (éducation, soin, communication, management, etc.), non développées ici, pourraient en être fortes.

Vécu de l’activité et transformations de soi

Le vécu de l’activité peut être considéré comme une première strate d’identification de l’expérience.

On peut le décrire comme ce qui advient aux sujets dans l’exercice de leur activité, ce qui correspond assez bien à l’allemand erlebnis (ou mieux au pluriel erlebnisse), à l’espagnol vivido, au portugais vivencia (Jodelet, 2006, 238), ou à l’anglais experience au sens premier du terme. Le chercheur américain D. Stern (1992), travaillant sur les interactions entre le bébé et ses partenaires parle, lui, de moment L (lived).

Le vécu n’est pas dissociable du cours même de l’activité ; il survient dans et par l’activité. Il peut être défini comme les transformations immédiates qui s’opèrent chez un sujet à l’occasion et du fait de son activité. Il constitue la trace, provisoire ou durable, chez les sujets, de leurs interactions avec leur(s) environnement(s) par l’intermédiaire de leur activité.

La principale caractéristique du vécu est d’avoir en tant que tel un statut préréflexif ou antéprédicatif : il peut n’être ni reconnu ni identifié par le sujet. Il comporte des composantes larges : vécus de gestes, de mouvements, d’émotions, de perceptions, de pensées, de communications, mais ces vécus ne donnent pas lieu, en tout cas en tant que tels, à une action spécifique de mise en représentation ou de mise en discours de la part du sujet concerné, même s’il peuvent l’être par la suite.

Le vécu est situé hic et nunc, ce qui conduit parfois à parler de vécus au pluriel. Il est évolutif et cumulatif. Pour James (2007, 191-192) « l’expérience emprunte aux expériences antérieures et modifie la qualité des expériences ultérieures ». La strate du vécu subsiste quelles que soient les autres strates d’expérience des sujets.

On peut faire l’hypothèse que le vécu contribue à la constitution d’un « soi » (« idem » pour Ricoeur, 1997).

Il est doté de continuité liée au parcours d’un même sujet et est assez proche finalement de la notion de mémoire d’activité, qui ne se limiterait pas à la mémoire mentale. Il est intégré par les sujets, sous forme de routines, d’habitudes, tours de main ou tournures de pensée, lesquels sont en perpétuelle transformation. Pour tenir compte de cette intégration et de leur caractère dynamique on peut encore parler de possibles d’activités (Barbier 2013).

Cette intégration est quelquefois décrite en termes d’incorporation. Dewey parle d’incorporation de l’environnement (1922, 38), Bourdieu d’habitus fait corps à propos de l’hexis (1980), Leplat de compétences incorporées (1997). Les notions de schème, d’habitus, de culture d’activité (Barbier, 2017) peuvent y être en partie assimilées.

Le soi est la résultante de la perception par un sujet de lui-même comme sujet agissant, comme unité d’engagement d’activité. Les transformations de soi ne donnent donc pas forcément lieu à action de représentation ou de communication par les sujets concernés : ceux-ci sont largement aveugles sur leurs propres transformations (Jullien, 2010).

Élaboration de l’expérience et construction du moi

L’expérience élaborée peut être considérée comme une seconde strate de l’expérience.

On peut la décrire comme ce que je fais de ce qui m’advient. Pour Aldous Huxley (1954) : « L’expérience ce n’est pas ce qui arrive à l’individu. C’est ce que fait l’individu de ce qui lui arrive. » Elle correspond sensiblement à la notion allemande d’Erfahrung ou aux notions françaises de for intérieur ou de retentissement intérieur (Jodelet, 2006).

Elle émerge à partir de l’activité mais fonctionne comme une action spécifique.

Elle relève du registre des constructions de sens qu’un sujet opère à partir et sur sa propre activité. Les constructions de sens sont des mises en lien entre deux types de représentations qu’il produit lui-même touchant son environnement et son activité : des représentations du fonctionnement du monde liées à ses propres implications dans sa transformation, et des représentations de transformations souhaitées du monde, directement liées aux affects de ce même sujet.

Elle apparaît à partir d’actions singulières de transformation du monde physique, mental ou social, ouvertes par des émotions et donnant lieu à intentions.

Au total, on peut donc définir l’élaboration d’expérience comme la construction par un sujet, pour ses actions en cours et à venir, et à partir d’épisodes antérieurs de son activité, de constructions mentales, associées à des affects, rétrospectives et anticipatrices, relatives à des organisations d’activités dotées par ce même sujet d’unité de sens, parce qu’ordonnées autour de ses intentions personnelles de transformation du monde. Ces constructions sont reconnues comme siennes par ce sujet.

L’élaboration de l’expérience présuppose donc l’engagement d’un sujet dans des actions intentionnelles de transformation du monde. Elle suppose le développement d’une action de pensée sur une action singulière. Elle associe explicitement processus mentaux, affects et aspects conatifs. Elle met en lien chez le sujet représentations du passé, du présent et anticipations du devenir. L’élaboration d’expérience tire les leçons du passé ou du présent pour une action ultérieure. Elle est une action du sujet pour lui-même.

Nous faisons l’hypothèse que l’élaboration d’expérience contribue de façon décisive à la constitution de ce qui habituellement désigné comme le « moi » (« ipse » chez Ricoeur, 1997), « un moi impliqué dans la progression des événements, vers un aboutissement que l’on désire ou que l’on craint » (Dewey, 2010).

La définition du moi et de ses contours par les sujets n’est pas dissociable de l’expérience élaborée, qui fonctionne comme une action de pensée ayant pour objet l’activité du sujet. Pour Fichte (1798) l’essence du moi est « absolue activité (Tätigkeit) et rien qu’activité ». L’histoire de ce moi n’est pas dissociable de l’histoire émotionnelle.

Le moi est une construction mentale, associée à des affects, qu’un sujet opère par lui-même sur lui-même et pour lui-même. C’est une représentation évaluative par le sujet de ses propres ressources, de son pouvoir d’agir, de ses possibles d’activité, de son agentivité.

Le moi se construit progressivement : il est la résultante des actions de pensée sur soi, par soi et pour soi. Pour Freud (1914),

« il est nécessaire d’admettre qu’il n’existe pas dès le début, dans l’individu, une unité comparable au moi, le moi doit subir un développement. »

Communication d’expérience et affirmation du je

L’expérience communiquée peut être considérée comme une troisième strate de l’expérience. On peut la décrire comme ce que je dis de ce qui m’advient.

Communication doit être pris au sens large : il s’agit de tout ce qui est montré, raconté, proposé par un sujet sur sa propre expérience dans une interaction avec autrui (ou avec lui-même). La communication d’expérience n’est donc pas seulement discursive, elle est multimodale : elle peut consister elle-même en activités donnant lieu à ostension, comme lorsqu’il s’agit de donner l’exemple ou d’inciter autrui à s’engager dans l’action ; on pourra alors parler de communication d’action. Y rentrent donc toutes les formes de langage.

La communication d’expérience est un couplage entre une offre de significations faite par un sujet relativement à sa propre activité ou à son expérience élaborée, et des constructions de sens opérées par les destinataires dans cette situation. Elle suppose une interaction avec autrui. La signification offerte est, du côté du locuteur, le complexe intentionnel qui accompagne une mobilisation de signes en vue d’influer sur les constructions de sens d’autrui. Du côté des destinataires, ce complexe intentionnel fait l’objet d’une activité de reconnaissance, de compréhension ou d’interprétation, ce qui rend possibles les malentendus.

La communication de l’expérience implique le rapport que le sujet entretient avec d’autres sujets dans l’action de communication, notamment les perceptions réciproques de rôles.“ Elle induit obligatoirement de façon associée un travail de (re)construction mentale. Se trouver en situation de communication d’expérience conduit en fait le locuteur à développer un travail d’élaboration de son expérience, qu’il n’a souvent fait qu’amorcer. Ceci explique que la plupart des méthodes de formation et de développement plaçant l’ordinaire, le quotidien, le vécu au cœur de leur démarche utilisent en fait la verbalisation orale et écrite de ce vécu comme voie de développement de l’élaboration d’expérience.

La communication d’expérience passe par des cadres sociaux, des conventions et règles sociales, codes langagiers et plus généralement sémiotiques, ce qui a une influence considérable sur les cadres mentaux individuels et collectifs de l’élaboration de l’expérience.

La communication d’expérience contribue de façon déterminante à l’affirmation du « je » (« identité narrative » de Ricoeur) ou mieux des « je », si l’on veut tenir compte de la multiplicité des espaces d’énonciation, de discours, de communication dans lesquelles se trouvent les mêmes sujets. Cette perspective autorise en particulier l’analyse des phénomènes de polyphonie (Ducrot, 1984), analyse particulièrement pertinente quand un corpus verbal est relatif à une communication d’expérience puisqu’on y trouve des éléments à la fois relatifs à l’expérience vécue, à l’élaboration d’expérience et à la communication. Les nouvelles affirmations de « je » peuvent conduire à des (re)constructions de biographie.

Le « je » au sens grammatical est une construction discursive. Selon Benveniste (1966,261),

« La subjectivité n’est que l’émergence dans l’être d’une propriété du langage. Est ego qui dit ego […] ; "je” se réfère à l’acte de discours individuel où il est prononcé, et il en désigne le locuteur. La réalité à laquelle il renvoie est la réalité du discours.

C’est une construction communicationnelle du sujet sur lui-même. L’affirmation du sujet peut être considérée comme une communication sur le moi. Cette construction est adressée à un autre sujet (communication de soi à autrui) ou à soi-même (communication de soi à soi, comme dans le discours ou dans la face auto-adressée de la communication à autrui). Le je est donc un moi adressé. Quelle que soit sa forme, discursive ou non, il est une image de soi donnée par soi à autrui ou à soi-même.

Des activités à la fois autonomes et en interaction

Contrairement à une représentation naïve, le vécu est l’objet de l’élaboration d’expérience elle n’en est pas le contenu. De la même façon, le vécu et l’élaboration d’expérience ne sont pas le contenu de la communication d’expérience, elles en sont l’objet. Le contenu est, en effet, « ce qui est dans une autre chose » (Lalande, 2002, 180) alors que l’objet est une entité du monde présentant une unité de sens ou dotée d’une unité de signification pour des sujets (Barbier 2017,148). Ceci relativise singulièrement « l’analyse de contenu » de verbalisations comme voie méthodologique d’accès à l’activité des sujets.

Le vécu a, nous l’avons vu, un statut pré-réflexif et ante-prédicatif ; dès lors qu’il fait l’objet d’une « mise en représentation » ou d’une « mise en discours » on constate que les activités mentales (par exemple reconnaissance, compréhension, évaluation, interprétation, orientation… etc.) et les activités communicationnelles (par exemple : identification, analyse, qualification, finalisation..etc.) que développe le sujet sur son activité ont, les unes et les autres, une logique et une fonction propres. Elles n’en participent pas moins par et dans leurs interactions à la constitution de l’expérience globale des sujets.

Vécu de l’activité, élaboration et communication d’expérience s’activent mutuellement.

Ce n’est pas seulement sur l’activité que s’effectue le travail de l’expérience, c’est aussi à partir d’elle. C’est à l’occasion d’événements et d’affects survenant dans le vécu que se développent les activités mentales d’élaboration de l’expérience. Ces activités mentales constituent un nouveau vécu et elles ont souvent pour incidence de modifier l’engagement du sujet dans son activité.

Les activités communicationnelles, elles, ont pour effet d’activer des activités mentales. Pas d’activités communicationnelles sans activités mentales, même si elles ne se recouvrent pas. La communication d’expérience induit obligatoirement de façon associée un travail de (re)construction mentale. Se trouver en situation de communication d’expérience conduit le locuteur à développer un travail d’élaboration de son expérience, qu’il n’avait souvent fait qu’amorcer.

Les activités mentales elles-mêmes se trouvent associées à des affects induisant tant l’engagement de nouvelles activités tant de transformation du monde externe (action physique), de transformation du monde interne (pensée, représentations) que de transformation du monde social (langage, communications).

Transformation de soi, construction du moi, affirmation du je sont des processus conjoints.

Comme nous l’avons vu, si le « soi » se construit dans et par le vécu du sujet, en particulier dans son caractère situé, continu, évolutif et cumulatif, on peut considérer que le moi se construit comme le résultat des actions de pensée du sujet sur lui-même et pour lui-même ; il s’agirait en quelque sorte du soi représenté par soi. De la même façon on peut considérer que le « je » se construit dès lors que le « moi » fait l’objet d’une communication adressée (à autrui, ou à soi-même) ; il s’agit en quelque sorte d’un soi-même adressé à autrui ou à soi (Ricoeur, 1997).

Autrement dit, pour paraphraser Vygotsky (1995) à propos des rapports entre pensée et langage, le « soi », le « moi » et le « je » s’investissent mutuellement, sans se confondre, comme le font le vécu, l’élaboration et la communication d’expérience.

Des hypothèses de ce type peuvent être éprouvées notamment dans deux types de situations :

Les situations à dominante d’action sur le « moi », comme la réflexion du sujet sur sa propre activité, la méditation, la délibération sur soi, etc.

Les situations à dominante d’action sur le « je » : diverses formes d’écriture et de récit sur l’activité, histoire de vie, recherche biographique, etc.

Ces diverses actions sur le « soi », sur le « moi » ou sur le « je » (individuels et/ou collectifs) peuvent être à initiative des sujets eux-mêmes ou à initiative d’autrui comme on le voit dans le vif développement de l’analyse des pratiques, du retour d’expérience, de l’incitation à l’échange, au partage et au récit, dans les mondes de l’éducation, du soin et plus largement du développement. Elles ont pour effet par ailleurs des compétences d’exercice des activités mentales et des compétences de communication.

La spirale comme métaphore du développement humain

Sculpteur anonyme et visiteurs de l’église de Vezelay (cf. illustration) ont pressenti dans la figure de la spirale une image du développement humain : il s’agit certes d’une métaphore « donnant sens » aux activités que les sujets développent à partir d’eux-mêmes, sur eux-mêmes ou pour eux-mêmes. Elle n’en fournit pas moins une intuition féconde pour l’intelligibilité de la dimension dynamique, finalisée et interactive des activités de conduite des actions que les sujets entreprennent à partir, sur et pour leur propre vie.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Sources

Éléments de bibliographie de l’auteur :

Barbier, J-M., Thievenaz, J. (2013), « Le travail de l’expérience », Paris, L’Harmattan, Action et Savoir.

Barbier, J.-M. (2017), « Vocabulaire d’analyse des activités », Paris, Puf. Formation et pratiques professionnelles. Barbier, J-M. (2017), « La construction de la personne à travers son activité et son expérience », Université du Sacré Coeur de Milan, séminaire doctoral,

Barbier, J-M., Durand M. (2017) dir., « Encyclopédie d’analyse des activités », Paris, Puf, Formation et Pratiques Professionnelles.

Jean-Marie Barbier, Professeur des universités, classe exceptionnelle 2, en position d’éméritat, Chaire Unesco Cnam/Centre de recherche sur la formation, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

The Conversation
Logo du média The Conversation

The Conversation France est un média en ligne d'information et d'analyse de l'actualité indépendant, qui publie des articles grand public écrits par les chercheurs et les universitaires ... Lire la suite

The Conversation France est un média en ligne d'information et d'analyse de l'actualité indépendant, qui publie des articles grand public écrits par les chercheurs et les universitaires ... Lire la suite

Pour aller plus loin

Intemporel

Alice à l’asile

« Un cas d’école d’hystérie féminine ! », conclut…

Alice à l’asile