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Les chroniques de Marie-Pierre Toubhans : handicap et droit au savoir

Handicap et mobilité européenne, c’est possible !

Emilie n’a pas encore 30 ans, contrairement au programme Erasmus ...

Publié le 09/01/2017
Emilie n’a pas encore 30 ans, contrairement au programme Erasmus, l’historique ; celui qui a désormais donné son nom à l’ensemble des programmes européens de mobilité formelle et non formelle [1].

Déjà 30 ans …

Emilie fait partie des nombreux étudiants qui ont bénéficié du programme d’échange Erasmus, en Allemagne. Elle y a également fait un stage en master. Aujourd'hui, elle est traductrice indépendante anglais-allemand-français.

Elle a dû anticiper pour rendre possible ces mobilités : convaincre la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées), organiser ses accompagnements sur place, et mettre en place les dispositifs ad hoc sur le campus universitaire. Bref, une vraie logistique. D'ailleurs, face à l’ampleur de la tâche, elle s’est décidée à aider les autres étudiants en situation de handicap souhaitant faire une mobilité en créant une association, Halistair, Handicaps et mobilités internationales.

« Mon plus gros besoin était en termes d’aide humaine, donc l’assistant de vie, puis d’un logement adapté (salle de bains, toilettes, environnement), et tous les à-côtés (équipements médicaux) et bien sûr une référence médicale qui connaisse ma maladie.

Pour organiser ma mobilité, je m’y étais prise 18 mois en avance. La première chose à faire c’était de contacter la MDPH, car jusqu’alors ma mère était aidante familiale et je n’avais pas encore de PCH en aide humaine. Puis j’ai vu avec mon université, d’abord avec le service des relations internationales pour prendre contact avec les universités partenaires (il me fallait une université accessible et un logement adapté). Une fois cela effectué, il ne me restait que deux universités possibles, j’ai choisi ensuite sur des critères pédagogiques.

Au niveau accompagnement, j’avais dû batailler avec la MDPH qui ne m’avait attribué au début que 35h par semaine ! A l’arrivée, une auxiliaire m’a accompagnée pendant mon séjour. Sur place l’université m’avait financé une personne pour l’aide pédagogique, et trois autres l’ont été avec la bourse Erasmus. En France cette aide est financée par les universités, ce qui n’est pas le cas en Allemagne, où il n’y a pas de distinction entre aide humaine et pédagogique.

J’avais eu des difficultés avec le lit médicalisé (il fallait attendre 6 semaines pour obtenir un accord de financement, j’ai donc dû louer directement un lit médicalisé sur place).

Ce que j’ai apprécié là-bas, c’est la chambre d’étudiant. 30 m2 ! Avec une grande salle de bain adaptée et une chambre pour l’auxiliaire de vie.

Au niveau personnel, c’était vraiment la première année d’autonomie et en plus à l’étranger. J’étais vraiment « maître » de mon année. Le retour en France en a été facilité. Au niveau professionnel, cela m’a apporté un apport linguistique que tout traducteur se doit d’avoir.

Mon stage de master, lui, n’était pas dans le cadre d'Erasmus. J’avais eu des difficultés pour trouver un logement mais côté accessibilité je n’ai pas eu de problème.

Mon conseil serait de ne pas se décourager. Les 6 premiers mois avant mon premier départ, j’avais envie de tout lâcher car cela faisait un an que je préparai. Et ça s’est débloqué juste à la fin. Il faut se dire que si on a envie, il ne faut pas hésiter »

Un enjeu de société

Comme les autres, les jeunes en situation de handicap sont concernés par les mobilités européennes et internationales, comme le rappelle la Convention internationale des droits des personnes handicapées. Et comment pourrait-il en être autrement alors que les perspectives d’école, d’université, de société inclusive sont partout proclamées ? Où les droits, l’égalité des chances, la citoyenneté et la participation sociale sont inscrits dans le titre de la loi de 2005 ? D’autant que toutes les études le démontre, effectuer une mobilité Erasmus pour un étudiant est profitable sur les plans personnel, académique, professionnel, linguistique, social.

Déjà à la conception du premier programme Erasmus la problématique de la mobilité des personnes handicapées avait été envisagée avec un fonds spécial, ainsi que dans différents programmes au nom desquels « jeunesse en action » (2007-2013), Erasmus Mundus (2009-2013).

Mais le nombre de jeunes concerné est resté faible.

En 2012-2013 ils étaient, en Europe, 388 jeunes à recevoir un financement supplémentaire lié à des besoins éducatifs particuliers (soit une augmentation de 15% par rapport à 2011-2012) [2] pour 268 143 étudiants en mobilité. Sur ces 388 jeunes en situation de handicap qui ont effectué une mobilité :

  • 349 ont fait une mobilité d’étude et 49 un stage en entreprise,
  • 10 sont des étudiants partis depuis une université française, 13 d’une université espagnole, 24 d’une université autrichienne, 40, hongroise, 51, italienne, 56, allemande, 125, polonaise. 

Avec l’augmentation de la poursuite d’études post-bac et plus de 20 000 étudiants en situation de handicap recensés par l’enquête menée par le Ministère en 2014-2015 (pour rappel ils étaient 7757 en 2004-2005), on devrait assister au développement des mobilités au départ et à l’entrée des établissements d’enseignement supérieur français. Encore faut-il lever les freins existants.

Identifier les freins pour les dépasser

Les programmes européens dédiés à la jeunesse ont identifié des « jeunes avec moins d’opportunités » pour que des actions spécifiques soient menées. Les jeunes en situation de handicap en font partie, ce que rappelle la Charte Erasmus.

Le rapport du CESE [3] de 2011 sur la mobilité des jeunes souligne dès son introduction que certains d’entre eux sont exclus des mobilités « du fait de leur handicap ».

L’enquête menée en 2012 par le collectif Droit au savoir auprès de 329 jeunes en situation de handicap faisait ressortir que 12% d’entre eux envisageaient de poursuivre leurs études dans un autre pays.

Des expérimentations menées dans le cadre du fonds d’expérimentation pour la jeunesse soulignent certains freins à la mobilité qui peuvent se cumuler : le manque d’information, d’accompagnement dans la démarche qui reste complexe, mais aussi, le coût (rappelons que le montant des bourses Erasmus est faible, entre 150 et 450 euros par mois en fonction du pays de destination et de la durée du séjour [4], complété par des aides des Etats, des établissements et des collectivités territoriales), la maîtrise d’une langue étrangère, l’influence de l’entourage.

Bien entendu, la plupart de ces freins sont communs à tous les jeunes. Pour les jeunes en situation de handicap, se sur-ajoute une forme d’autocensure liée aux problématiques d’accès à tout pour tous (les transports, le logement, l’université, l’information donnée…), aux lourdeurs administratives pour faire valoir ses droits (dans le pays d’origine et d’accueil) d’autant que les législations sont différentes selon les pays, à l'obligation de traduire les documents médicaux dans différentes langues, aux délais très courts entre l’accord et le départ, à l'incertitude de la mise en œuvre réelle des accompagnements, et à la possibilité d’éventuels surcoûts.

Illustration représentant une ampoule dont le verre est symbolisé et rempli de connections entre de nombreuses activités et objets (ordinateur, jeu de ballon, étudier ...etc.)

Favoriser la participation des jeunes en situation de handicap

Concernant les surcoûts, les étudiants en situation de handicap qui souhaitent effectuer une mobilité sont confrontés à un double enjeu : le maintien des aides spécifiques du pays d’origine (de la PCH et de l’AAH[5]) ou l’accès à celles du pays d’accueil mais aussi la prise en charge des frais supplémentaires liés à la mobilité elle-même. En France, l’Agence Erasmus+ intervient en attribuant sur dossier un financement complémentaire à frais réels à partir de devis à joindre, ce qui suppose de les anticiper avant le départ (il faut évaluer l’ensemble des besoins liés à la vie quotidienne et à l’accessibilité pédagogique).

Un des enjeux se situe dans l’information/sensibilisation/formation de tous les acteurs qui interviennent auprès des jeunes : MDPH, services et établissements médico-sociaux, conseillers d’orientation, enseignants, services relations internationales et missions handicap des établissements d’enseignement supérieur, associations de personnes handicapées… 

Mais aussi l’identification des acteurs clés et des ressources disponibles (voir liste des sites ci-dessous). A ce titre, les témoignages de jeunes en situation de handicap ayant effectué une mobilité sont précieux pour lever une des barrières de l’autocensure. Handicap et mobilité européenne, c’est possible ! 

Sources

[1] Le programme 2014-2020 a rassemblé les différents programmes dans un seul, Erasmus+. Il est organisé en trois actions clés : l’action clé 1 concerne la mobilité individuelle à des fins d’apprentissage, l’action clé 2 la coopération et le partenariat pour l’innovation et le partage d’expériences, l’action clé 3 le soutien à la réforme des politiques.

[2] Cf. « Erasmus – Faits, chiffres et tendances. Le soutien de l’Union européenne aux échanges d’étudiants et de membres du personnel de l’enseignement supérieur et à la coopération universitaire en 2012-2013 »

[3] CESE Conseil Economique Social et Environnemental

[4] Pour les stages, les bourses sont majorées de 100 à 200 euros par mois. Cf Erasmus +, Guide du programme, 2016

[5] PCH : Prestation de Compensation du Handicap, AAH : Allocation Adulte Handicapé

Marie-Pierre Toubhans
Coordinatrice générale de l'association Droit au savoir créé avec « l'objectif de favoriser des actions innovantes dans le domaine de la scolarisation et de l'insertion professionnelle, pour les jeunes personnes en situation de handicap à partir de 16 ans. »
http://www.droitausavoir.asso.fr/
Coordinatrice générale de l'association Droit au savoir créé avec « l'objectif de favoriser des actions innovantes dans le domaine de la scolarisation et de l'insertion professionnelle, pour les jeunes personnes en situation de handicap à partir de 16 ans. »
http://www.droitausavoir.asso.fr/

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