À part créer des images, malgré les difficultés que m’ont causées celles – trop peu nombreuses à mon goût – que j’ai pu réaliser, un autre grand fantasme m’habite : celui de rentrer dans l’image, sans doute pour rejoindre mon histoire, celle d’une mère en souffrance que les images égayaient.

Dans La Rose pourpre du Caire, Woody Allen a mis en scène ce fantasme d’« être avec les gens dans l’image ». Il raconte ainsi la genèse de son film : « L’idée de faire rentrer le personnage dans l’écran m’est venue bien après que j’ai commencé la rédaction du scénario. À l’origine, voilà comment se présentait l’histoire : un personnage qui hante les rêves d’une femme sort de l’écran. Cette femme en tombe amoureuse, et quand survient l’acteur qui incarne son personnage, elle se trouve obligée de choisir entre la réalité et la fiction. Naturellement, nul ne peut jamais choisir la fiction, sous peine de sombrer dans la folie. Il faut donc choisir la réalité. Mais le problème avec la réalité, c’est qu’elle s’avère souvent pénible[1]. »

À leur manière, les jeux vidéo en 3D ont fourni cette possibilité de rentrer dans l’image, et c’est sûrement ce qui m’a passionné. Lorsqu’est sorti, en 1995, le jeu vidéo Deus Ex, réalisé par le grand auteur Warren Spector, j’ai acheté un nouvel ordinateur, car celui que j’avais n’était pas assez puissant. Je me suis mis à jouer, sans devenir pour autant un hardcore gamer[2]. Ce jeu à la première personne m’a permis d’avancer dans l’image et d’avoir ainsi accès à la profondeur. Ce plan-là me manquait. À un moment, le personnage, une sorte d’agent secret, cherche son chemin, rentre dans une salle de bains où se trouve un miroir dans lequel il se voit. Cette mise en scène, qui venait rajouter de l’illusion d’immersion, m’a renvoyé au plaisir très régressif de l’enfant qui a envie d’être un héros dans le regard maternel, ce regard étant le premier miroir dans lequel le bébé se voit !

Cela me rappelle le titre de mon premier court-métrage, Un héros en salle d’attente, et je me demande vraiment si nous ne vivons pas dans une société où il y a de plus en plus de héros en salle d’attente. Beaucoup d’enfants sont confrontés à cette situation de héros. Quand des parents qui ne vont pas très bien font part de leurs soucis à leur enfant, ils le positionnent en héros. L’enfant se voit, malgré lui, investi d’un énorme pouvoir. Il devient un héros, mais en attente de gloire héroïque, il se trouve du même coup dans la salle d’attente d’un psychologue !

Une de mes patientes qui avait été violée par son père de 8 à 16 ans a développé, après qu’eut cessé cette horreur de l’inceste, une pathologie somatique et psychique, une blessure, celle de redevenir une adolescente comme les autres. En effet l’inceste lui avait conféré un statut, celui de sa mère, qu’elle perdait donc. D’ailleurs, elle venait en analyse soigner sa culpabilité vis-à-vis de sa mère. Comme d’autres enfants, elle avait été investie malgré elle d’un pouvoir insupportable.

Couronne de l'enfant-roi

S’ajoute à cela un autre phénomène : le syndrome de l’enfant-roi. Beaucoup d’enfants ne sont plus des héros, mais des rois à la recherche d’un trône hypothétique. En général, ils sont nuls à l’école. Elle se charge si bien de leur rappeler qu’ils ne sont pas des rois qu’ils vont chercher ailleurs ce trône qui, bien entendu, n’existe pas. Indisciplinés et marqués par de graves troubles avec des comportements violents, ils trouvent le moyen d’être bons dans la provocation ou les bêtises, comme ce garçon de 10 ans qui m’avait déclaré : « Je suis le premier de ma classe en indiscipline ! » Les enfants sont confrontés à la réalité qu’ils ne sont ni des rois ni des héros en dehors de leur famille. On peut donc se demander si les jeux vidéo, par l’incarnation d’un avatar héroïque, ne vont pas leur redonner l’illusion d’une puissance qu’ils sentent s’échapper. Je ne crois pas, pour ma part, que l’image soit à la source de ces fragilités. Elles peuvent plutôt se comprendre dans la manière dont les parents élèvent leurs enfants. Bien souvent ils projettent sur eux des images et les mettent à des places d’adultes qu’ils ne peuvent ni ne doivent occuper. Dans La Promesse de l’aube, Romain Gary montre le poids de l’idéal maternel : sa mère exige de lui qu’il soit un héros de guerre, un grand homme politique et un grand écrivain. Il a réalisé tout ce qu’elle souhaitait. Mais il s’est suicidé car tout cela reposait sur une grande fragilité narcissique.

Bien sûr, l’image dans sa tyrannie peut avoir des effets néfastes sur la conscience de soi, mais encore faut-il savoir de quelle image on parle : celle des écrans, celle qu’on donne à voir de soi-même ou celle qu’on projette sur les autres ? À force de ne pas voir l’autre tel qu’il est, certains sont appelés à vivre le destin de Narcisse. Lorsque Narcisse tombe amoureux de son reflet dans l’eau, il ne semble pas différencier son reflet de ce qu’il est réellement. Cette pathologie de la limite entre soi et l’autre qu’on qualifie de narcissique correspond bien à notre société moderne.

Or, ce sont justement des blessures narcissiques vécues dans la petite enfance qui expliquent largement le rapport que nous entretenons avec les images. Il existe en effet un lien évident entre la confiance en soi dont chacun dispose à plus ou moins grande échelle et notre relation aux images. De même que des mères peuvent admirer leur bébé sans le confirmer par un geste de tendresse, de même nous pouvons plus tard nous trouver face à des images par définition « sans corps », vis-à-vis desquelles nous allons adopter un comportement d’admiration, de contemplation ou de fascination. Or, bien évidemment, l’autre, en l’occurrence l’image, est rarement à la hauteur de cette relation idéalisée.

Il faut bien comprendre que parler des images et de la relation que nous entretenons avec elles, c’est d’abord parler de soi. J’en veux pour exemple une expérience récente après l’une de mes conférences auprès de parents d’élèves. Un père est venu me parler de la violence des images, en m’expliquant qu’il avait supprimé la télévision à la maison pour protéger ses enfants…

Psychanalyste, je suis un peu comme un prêtre : je reçois des confidences qui méritent toujours d’être creusées. Or j’ai l’habitude de me méfier énormément des discours de diabolisation des images. Car non seulement les images m’ont pour ainsi dire réanimé – je pense donc qu’elles peuvent produire le même effet sur d’autres –, mais encore, de mon point de vue, les images ne sont pas à l’origine des maux dans les familles. Les psychanalystes sont d’accord sur ce point. Aussi, lorsque des parents me parlent de mauvaises images, je me demande ce qui se vit de mauvais chez eux. Ce père de famille nombreuse a fini par me dire qu’il était militaire et donc absent de chez lui plusieurs mois par an. Plusieurs de ses enfants allaient mal. Il les voyait très peu. Il avait dû inscrire un de ses fils en pension… L’amertume de ce père par rapport aux images était en réalité l’expression de sa souffrance personnelle. Je lui ai suggéré de communiquer avec ses enfants par webcam, de manière que ceux-ci puissent au moins le voir sur écran à défaut de le rencontrer dans la réalité. Toutes les images ne sont pas mauvaises… Loin de là ! Elles peuvent même favoriser la communication lorsqu’on constate des déficiences.

Ecran et yeux

Sources

[1]. Woody Allen, « Entretiens avec Stig Björkman », Cahiers du cinéma, 2002, p. 146.

[2]. On désigne ainsi les accros des jeux vidéo.

Michael Stora

Psychologue et psychanalyste

Psychologue et psychanalyste

Doriane Tchekhovitch

Designer graphique & Illustratrice : www.dorianetchekhovitch.com

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