Les lois ou le rappel d’exigences ne sont pas nécessairement une expression du sadisme parental. Elles apportent le plus souvent un cadre rassurant, offrant à l’enfant l’accès à l’autonomie ou à la rébellion, des étapes nécessaires pour le développement psychoaffectif. Dans ce genre de situation, on peut parler de violences faites à l’enfant qui se retrouve trop tôt et malgré lui non pas dans une position de sujet, mais dans celle d’une image qui donne à voir ce qu’on aimerait être soi-même. Contraindre l’enfant trop jeune à s’approprier une décision – comme manger de la soupe ou de la purée – est un idéal éducatif dont la première victime est l’enfant lui-même ! Il pourra alors présenter des symptômes que les comportementalistes vont qualifier de « troubles du comportement violent ». Pour ma part, je refuse d’entrer dans le jeu pervers qui consisterait à considérer l’autre comme une donnée mesurable, en sous-estimant son histoire individuelle et le processus souvent inconscient qui a conduit au dit comportement. Une thérapie brève ou comportementale pourrait, bien sûr, traiter le symptôme sans interrogation sur son pourquoi. Ainsi, même pour soigner des troubles, l’extériorité l’emporte sur l’intériorité, avec cette exigence du « tout, tout de suite » de notre société qui se protège d’un questionnement plus profond. Prendre en charge les questions à la surface en considérant l’être humain comme une pâte à modeler est une solution transitoire.

 

Le cas de cet enfant qui devait toujours choisir donne une idée précise des exigences idéalistes de divers parents. En utilisant le conditionnel (« J’aimerais qu’il soit un philosophe révolutionnaire »), le père se situait dans l’idéal du moi. Le mode du conditionnel avait un aspect pervers car il plaçait l’enfant dans une position d’impuissance. Face à l’absence de limites, l’enfant se trouvait dans la confusion. Concrètement, j’avais d’ailleurs observé qu’il se cognait souvent dans les portes, signe qu’il avait du mal à percevoir les limites. C’est dire combien le discours parental sur les images (celui du père de famille nombreuse que j’évoquais) ou l’image que les parents projettent sur leur enfant (comme cet enfant dans la confusion par manque de loi) relèvent d’une problématique liée à un idéal du moi tout à fait écrasant. Interdire l’accès aux images ou laisser un enfant trop jeune face à des choix constants revient au même : c’est avoir dans les deux cas des idéaux qui peuvent avoir des répercussions chez l’enfant ou l’adolescent.

 

La question est toujours de savoir comment quelqu’un peut développer, en voyant des images, une capacité à ne pas être envahi par leur violence. Seul, cela me paraît impossible. Il est donc important que les parents parlent avec leurs enfants des images qu’ils voient. De même qu’après des attentats il y a des débriefings pour aider les personnes à nommer l’innommable, les parents doivent pouvoir échanger avec leurs enfants sur ce qu’ils ont vu ensemble. En effet, les images qui ne sont pas expliquées et resituées dans leur contexte peuvent s’avérer traumatisantes, voire dangereuses. Autant un film mettant en scène un personnage fictionnel qui commet un meurtre pour défendre sa ferme et sa femme traduit de l’agressivité, autant les images des actualités télévisées peuvent être foncièrement violentes. Jean Bergeret fait bien la distinction entre agressivité et violence. Dans l’agressivité, l’autre existe : je le frappe parce qu’il m’a fait quelque chose. Dans la violence, l’autre n’est plus un sujet. On peut donc parler de violence lorsque les choses ne sont pas pensées. Les images en boucle du 11 septembre ou du tsunami, telles qu’elles ont été montrées à la télévision, sont ainsi d’une violence inouïe.

 

D’ailleurs, le ministère de l’Éducation nationale a invité les enseignants à parler du tsunami dans leurs classes, justement pour expliquer les images, pour les mettre en mots et aider les enfants à prendre de la distance, pour ne pas sombrer dans l’impuissance, l’image n’étant plus qu’une chose, sans consistance, sans début et sans fin, et donc sans histoire. On pourrait espérer que la télévision, qui est un vecteur éducationnel important, une référence de pensée pour ainsi dire, fasse ce travail de contextualisation. C’est rarement le cas. L’émission française Arrêt sur images ou certains journaux télévisés américains se livrent à ce travail. Il s’agit de découper les images et de se poser la question : les images expriment-elles bien ce qu’elles veulent dire ? Car les images nous mentent pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur quand il s’agit de fictions. Pour le pire avec la télé-réalité, les reality-shows ou les psy-shows dont le succès est principalement lié au mensonge de leur mise en scène. Les enseignants en sciences humaines prennent le temps de décortiquer avec leurs étudiants ce qui est donné à voir à la télévision. Mais qu’en est-il des millions de téléspectateurs confortablement assis devant leur poste, qui ne sont pas toujours aussi prêts qu’on le croit à ingurgiter avec empathie tout ce qu’on leur raconte ? Ils se défendent comme ils peuvent pour maintenir une distance sans laquelle, le plus souvent, ils seraient accablés. Plus ou moins consciemment, les téléspectateurs dépossèdent leurs semblables « vus à la télé » de leur humanité, les réduisent à des clichés en refusant de s’identifier à eux. Ils s’assurent ainsi qu’eux au moins ne vont pas si mal !

 

Les émissions du genre Psy Show servent de la souffrance mise en scène, mais sans mise en sens. Elles donnent la parole à des écorchés de la vie, flattent les invités dans leur plaisir exhibitionniste, les animateurs relayant ainsi un voyeurisme au quotidien qui nous est familier. Cette psychologie télévisée simplifie considérablement des sentiments complexes afin qu’ils soient avalés par un maximum de téléspectateurs, sans aucun travail de digestion mentale. Il s’agit en effet de toucher le plus grand nombre de personnes, l’objectif étant que le téléspectateur ne zappe pas, loi de l’Audimat oblige !

 

 

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J’en ai fait l’expérience en participant à une émission de Jean-Luc Delarue sur le thème « Peut-on fuir la réalité sans danger ? ». Pour préparer l’émission, j’ai été longuement interrogé par un journaliste et je pensais donc qu’un vrai travail d’investigation avait été entrepris. Le jour de l’émission, j’arrive à la Maison de RadioFrance où l’on me donne le scénario. Surpris, j’y vois mes réponses écrites noir sur blanc, alors que l’émission n’a pas encore eu lieu. Précisant à la personne qui m’avait interviewé que je ne suis pas acteur de formation, j’explique que je préfère me laisser porter par les propos des témoins et par les questions que me posera Jean-Luc Delarue.

 

Du coup, celui-ci vient me trouver et m’invite à simplifier mes réflexions au maximum afin que je sois compris par la majorité des Français. Cela signifie tout simplement que le « psychologue animateur », c’est lui et personne d’autre ! Ça ne se discute pas ! Et je le vérifie aisément pendant l’émission : pour le public, ce qui comptait était de se voir sur l’écran géant au fond de la salle à côté de Delarue, sur le même plan de coupe. Peu importait finalement le thème de l’émission ! Fasciné par son image mise en scène, le public bénéficiait ainsi d’une valorisation narcissique. Exister à l’image, être épinglé du label « vu à la télé », se faire encadrer comme autrefois on encadrait les portraits de famille : quoi de plus satisfaisant pour l’ego ? De nos jours, passer à la télévision, comme invité ou dans le public, devient une fin en soi. « Je passe à la télé, donc j’existe » remplacerait aisément le « Je pense, donc je suis » de Descartes.

 

Or, dans ce genre d’émission, la souffrance des individus est palpable et audible. Que se passe-t-il donc pour le témoin, une fois l’émission terminée ? Qu’est-il arrivé ensuite à cet homme qui a témoigné de sa mythomanie, qui a raconté qu’il avait été interné en psychiatrie et aussi fait de la prison, dont l’extrême fragilité apparaissait comme évidente ? Comme les autres témoins, il a été démaquillé après l’émission et l’on peut supposer qu’il est redevenu ce qu’il était après avoir pris, grâce à l’émission, une revanche narcissique sur les souffrances qu’il avait vécues. Évanoui dans les archives télévisées, il ne lui reste plus que son magnétoscope pour se voir, se revoir et pleurer sur son sort. Une étude, qui s’est intéressée au devenir de ces témoins passés à la télévision, a justement montré qu’il arrive aux participants de vivre un effondrement dépressif après l’émission. Nous pouvons tous facilement être pris au piège de cette revanche narcissique par les images, soit en participant à une émission, soit en la regardant.

 

Tels des adolescents dont l’idéal se met en scène dans les rituels du miroir, ou telle la reine dans Blanche-Neige qui demande éternellement : « Dis-moi, ô miroir, qui est la plus belle ? » Comme si les images nous accompagnaient pour que nous nous sentions moins seuls et moins laids. On pourrait aller jusqu’à dire que les images deviennent des modes de pensée à part entière, qu’elles semblent se personnifier comme le miroir de la reine en transformant les individus que nous sommes en amoureux passifs. La télévision serait alors une « hystérique », dans le sens où elle nous allume ! L’image devient un repère aussi incontournable que la nourriture, on parle d’ailleurs de « sevrage », de choix de programmes « de qualité », comme on pourrait manger bio et lutter activement contre les OGM ! On pourrait dire que celui qui regarde Arte suit un régime à base de produits bio alors que celui qui regarde TF 1 mange ce qu’il a dans son assiette sans vraiment y prêter attention. Cette comparaison, un peu hasardeuse j’en conviens, illustre le fait que se mettre devant la télévision n’est pas seulement une question quantitative – « je me vide la tête ! » –, mais plutôt une question qualitative : chacun de nous va regarder à un moment donné telle ou telle émission pour se procurer le plaisir nécessaire dont il a été sevré pendant la journée.

 

Par excès de rétention de nos émotions dans la vie professionnelle ou familiale – frustration, colère retenue, soumission à l’autorité, stress –, il nous faut trouver les objets pour nous soigner. La télévision peut parfois nous délivrer des chaînes de la vie quotidienne par un mouvement psychique que nous appelons « identification projective ». Malheureusement pour nous, les chaînes de télévision nous… enchaînent plutôt qu’elles nous affranchissent. Nous n’avons rien à digérer, la soupe est chaude et la plupart des émissions ne donnent aucun aliment à mastiquer.

 

Scotchés devant leur poste, adultes comme enfants n’ont d’ailleurs pas idée des sommes dépensées et des trésors de mise en scène déployés pour les maintenir dans cette situation d’esclavage. Nous avons du mal à réaliser que ce que la télévision propose ressemble de plus en plus aux jeux du cirque. Nous nous surprenons alors à féliciter Patrick Poivre d’Arvor ou Claire Chazal pour la qualité de leur jeu d’interprétation, tellement les expressions de leurs visages sont en adéquation avec le sujet présenté. Nous encensons les serviteurs du dieu Audimat que sont Jean-Luc Delarue, Arthur, Marc-Olivier Fogiel et autres faiseurs d’illusion. Enfin, la rapidité dans le traitement de l’information fait que l’image nous en « met plein la vue », de sorte qu’éblouis, nous en devenons aveugles…

 

Que faire pour ne pas être esclave des images ? La seule planche de salut est derester actif face à elles. Discuter en famille de ce qu’on regarde, comme je l’ai déjà dit, est important. Mais apprendre à lire les images, quelle que soit leur provenance, chercher à les adopter et à les adapter est tout aussi éducatif. Kiki Picasso propose ainsi dans son atelier pour enfants de leur faire recolorier des images d’actualité difficiles, pour les aider à les apprivoiser. Cela favorise une désillusion constitutive qui leur est bénéfique.

 

 

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Le logiciel Photoshop7 , qui permet de modifier sa propre image ou des photos de famille, comme celles de son père et de sa mère, participent du même mouvement sain. Cela peut donner le sentiment que nous ne sommes pas uniquement des héros en salle d’attente… Comme Stéphane Natkin se le demandait lors d’un colloque, je me pose la question : que penser de cette génération d’enfants de 10 ans qui savent déjà utiliser Photoshop ? Je n’ai pas la réponse. Il est certain que Photoshop offre la possibilité de toucher au sacré, comme l’a fait Andy Warhol avec la Joconde, et donc de s’inscrire dans une démarche d’appropriation. Mais c’est aussi un moyen de s’éduquer à l’image en la transformant, et donc de comprendre les différentes étapes de sa construction.

 

Comme les bonus des DVD proposent des explications sur la construction d’un film ou de telle image, Photoshop favorise une désillusion bénéfique des images. Cependant c’est également un outil d’idéalisation, comme, il y a vingt ans, les palettes graphiques rendaient déjà possible aux professionnels de la publicité la modification de corps féminins ou masculins. Cette démocratisation d’un outil très sophistiqué conduit à la démocratisation du rapport à l’image. Mais je ne peux pas nier que, contre-culture, Photoshop peut donner lieu à des dérives, comme la mise en scène de personnes influentes dans des situations qui portent atteinte à leur image. S’amuser avec Photoshop ou avec sa webcam à déformer sa propre image pour faire de soi – pourquoi pas ? – une œuvre d’art par des effets d’estompage, cela n’a évidemment pas les mêmes conséquences que de retoucher l’image des autres. Le jeu peut toujours devenir dangereux. Dans le même ordre d’idées, on sait maintenant que l’usage des téléphones mobiles avec appareil photo incorporé peut jouer de mauvais tours aux adolescents : si le sujet est photographié par un camarade à la sortie du collège, « alors qu’il filait un coup de pied dans les chevilles d’un copain ou qu’il bécotait sa petite amie », l’appareil devient aisément un outil de harcèlement. La démocratisation de l’accès aux images renforce inévitablement les risques d’être pris à leur piège.

Michael Stora

Psychologue et psychanalyste

Psychologue et psychanalyste

Doriane Tchekhovitch

Designer graphique & Illustratrice : www.dorianetchekhovitch.com

Designer graphique & Illustratrice : www.dorianetchekhovitch.com

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