Chaque année, 3000 Françaises apprennent qu’elles sont atteintes d’un cancer du col de l’utérus. Et chaque année, 1 100 de leurs concitoyennes décèdent de cette maladie, ce qui en fait la dixième cause de mortalité par cancer chez la femme en France.

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Les cellules infectées par le papillomavirus changent de structure et peuvent devenir cancéreuses. Shutterstock

Michel Cogné, Université de Limoges

Au cours des 20 dernières années, le dépistage des lésions précancéreuses du col de l’utérus a permis de diminuer de moitié le nombre de nouveaux cas, ainsi que le nombre des décès. C’est bien. Mais ce pourrait être beaucoup mieux.

En effet, le cancer du col de l’utérus est attribuable, dans près de 100 % des cas, à une infection par un ou plusieurs papillomavirus humains (PVH ou HPV – Human PapillomaVirus). Ces virus, dont il existe divers sérotypes, se transmettent par contact sexuel. Ils comptent parmi les inducteurs de cancer (ou « oncogènes ») les plus meurtriers qui soient. Les tumeurs du col de l’utérus qu’ils engendrent se développent en moyenne 10 à 15 ans après une infection persistante. Elles conduisent au décès dans plus d’un tiers des cas, et ont donc un coût majeur tant en termes de vies humaines que de soins et dépenses de santé.

Or, il existe un vaccin préventif qui protège contre la plupart d’entre eux, permettant d’empêcher 2 cancers du col de l’utérus sur 3. Peut-on imaginer avoir à disposition un vaccin assurant une protection, même imparfaite, contre un cancer qui tue plus d’une patiente sur trois, et refuser de l’utiliser ? C’est pourtant ce qui se passe en France.

Entre les communications mortifères des anti-vaccins qui désinforment la population, à coup d’arguments scientifiquement faux, et la frilosité des autorités sur ce sujet, la couverture vaccinale n’augmente pas. Au niveau mondial, une politique volontariste associant vaccination et dépistage pourrait permettre d’épargner des millions de vies, comme le confirme une nouvelle étude parue le 19 février dans la prestigieuse revue médicale The Lancet.

13 millions de cancers évitables

Kate Simms et ses collègues ont modélisé les effets cumulés de l’élargissement mondial de la couverture vaccinale et du dépistage (qui reste encore hors de portée de nombreux pays) sur le nombre de cas de cancer du col de l’utérus. Leurs travaux se sont en particulier focalisés sur les fréquences de ces cancers dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires.

Leur conclusion est claire : si, d’ici à 2020, une rapide augmentation de la vaccination permettait d’atteindre 80 à 100 % de couverture vaccinale (via un vaccin anti-papillomavirus à large spectre), près de 7 à 8 millions de cas de cancer du col de l’utérus pourraient être évités au niveau mondial. Dans les pays industrialisés les plus en pointe, tels que le Royaume-Uni ou l’Australie, la couverture est supérieure à 85 %, ce qui laisse anticiper une disparition des cancers induits par les papillomavirus à l’horizon 2030.

Si, en plus de cette vaccination, 70 % des femmes des pays à revenus faibles ou intermédiaires se faisaient dépister deux fois dans leur vie, à 35 et 45 ans, ce sont entre 12 et 14 millions de cancers du col de l’utérus qui pourraient être évités au cours des 50 prochaines années.

Une couverture vaccinale insuffisante, qui ne progresse pas

Malheureusement, en France le déficit d’information scientifique et médicale solide et l’audience des fake news diffusées sur le sujet via les réseaux sociaux aboutit notamment à réduire la couverture vaccinale contre le papillomavirus en dessous de 20 % pour les jeunes femmes. Ce niveau est dramatiquement inférieur à l’objectif de 70 % théoriquement fixé par les autorités de santé et ne montre aucun progrès.

Fin 2015, moins de 20 % des jeunes filles avaient reçu au moins 1 dose vaccinale à 15 ans, (contre 86 % au Royaume-Uni, 76 % au Danemark, 71 % en Italie, 73 % en Espagne et 87 % au Portugal). Après une timide augmentation (en 2017, 26 % des jeunes filles de 15 ans avaient initié une vaccination/21 % avaient reçu le schéma complet des deux doses recommandées), le taux est reparti à la baisse en 2018, et a rechuté à un lamentable 19 %.

En terme de politique publique, on peut regretter aussi que la commercialisation récente du vaccin anti-HPV à neuf valences en France (Gardasil 9, protégeant contre neuf HPV différents) n’ait pas été assortie d’un retrait des antiques vaccins moins protecteurs (Gardasil à quatre valences, voire Cervarix ne protégeant que contre deux virus).

Ce déficit d’action prophylactique des pouvoirs publics, combiné au manque d’information de la population et des praticiens, aboutit à ce que moins de la moitié des jeunes femmes vaccinées en 2019 bénéficient du vaccin le plus protecteur à neuf valences !

Le maintien de vaccins obsolètes moins protecteurs vient donc encore aggraver le taux absurdement bas de la couverture vaccinale globale en France, qui est au niveau de celle des pays à revenus faibles et intermédiaires de l’étude du Lancet.

Le vaccin anti-papillomavirus évite d’autres cancers

Il est par ailleurs essentiel de souligner que les papillomavirus humains n’entraînent pas que des cancers du col de l’utérus. Ils sont aussi à l’origine de nombreux autres fléaux : cancers du vagin, de la vulve, de la sphère ORL ou de l’anus (chez les hommes comme chez les femmes), ainsi que le cancer du pénis.

La logique veut donc que la couverture vaccinale soit aussi étendue aux garçons. Agnès Buzyn a questionné à ce sujet la Haute autorité de santé, dont la recommandation est vivement attendue. Dans ce contexte, le Grand-Est et Auvergne-Rhône-Alpes méritent un coup de chapeau : à l’avant-garde, ces deux régions françaises tentent de promouvoir la vaccination des garçons et des filles. Fin janvier, le Centre fédéral d’expertise des soins de santé belge a donné son feu vert à la vaccination contre le papillomavirus pour les garçons. Selon certaines estimations, en Europe la vaccination par le vaccin à neuf valences pourrait notamment prévenir chaque année chez les hommes plus de 350 000 condylomes (verrues génitales), près de 5 500 cancers oropharyngés, plus 2 300 cancers anaux ou plus de 1 100 cancers du pénis.

Les effets positifs d’une politique de santé bien affirmée, à l’instar de celle de certains de nos voisins européens, sont pourtant visibles. Ainsi, l’obligation légale de faire vacciner les jeunes enfants avec des vaccins associant 11 valences produit déjà des effets bénéfiques.

On peut désormais espérer mieux protéger la population contre les maladies infectieuses les plus fréquentes et, incidemment, contre les cancers qui peuvent en résulter, parfois des années plus tard, comme dans le cas de l’hépatite B ou des papillomavirus. L’OMS estime à ce titre qu’une amélioration de la couverture vaccinale mondiale, tous vaccins confondus, pourrait éviter 1,5 millions de décès chaque année.

Beaucoup reste à faire, en particulier en France où des incohérences demeurent en termes de politique vaccinale. À l’heure où maladies infectieuses et cancers restent des fléaux majeurs et où l’efficience des dépenses de santé est recherchée, une politique de prévention active aujourd’hui ne peut que réduire les dépenses de santé de demain et contribuer au bien-être de tous les citoyens.The Conversation

Michel Cogné, professeur d'immunologie à la faculté de médecine de Limoges, membre de l'Institut universitaire de France, Université de Limoges

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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