Les conséquences sur la santé de la pandémie d’inactivité physique et de sédentarité qui touche la plupart des pays industrialisés sont très bien décrites, et en font la quatrième cause de mortalité prématurée dans le monde (8, 9). Plusieurs sociétés savantes ou organismes gouvernementaux tels que l’Agence nationale de sécurité sanitaire ou l’Académie de médecine, ont publié des rapports qui indiquent sans ambiguïté l’efficacité de l’activité physique dans la prévention des maladies chroniques (1), au point que certains la considèrent comme une cure miraculeuse (7). Ce constat s’appuie à la fois sur des études observationnelles qui montrent que des niveaux élevés d’activité́ physique sont associés à des paramètres de santé plus favorables, et sur des études interventionnelles qui associent l’augmentation de l’activité́ physique à l’amélioration des indicateurs de santé chez les personnes ayant le niveau initial le plus bas.

Fortes de ce niveau de preuve important, un grand nombre de sociétés savantes ont publié́ des recommandations sur la quantité́ minimale d’exercice requise pour en retirer des bénéfices en termes de santé, qui ont ensuite été́ relayées par l’Organisation Mondiale de la Santé (10). Bien qu’elles soient de plus en plus précises à chaque mise en jour et que les bénéfices attendus soient de mieux en mieux cernés, il faut toutefois reconnaitre que ces recommandations n’ont pas permis d’endiguer la pandémie de sédentarité́, qui continue de progresser (3). Le changement de comportement est un processus complexe qui relève autant de l’individu que de la société dans laquelle il évolue. Il y a toutefois une dimension dont nous avons souvent tendance à sous-estimer l’importance, qui est l’influence de l’environnement physique sur nos comportements. Si l’on souhaite que les personnes rompent avec la sédentarité et adoptent un mode de vie physiquement actif, encore faut-il que leur environnement le permette, en particulier l’environnement intérieur si nous parlons de sédentarité.

Or force est de constater que nous sommes dans une culture de la position assise. Nous nous asseyons pour discuter, pour manger, pour regarder un film ou prendre un café, et plus largement pour étudier ou travailler. Pourquoi ? En grande partie parce que nos espaces de vie sont organisés autour de la position assise et nous font opter pour un comportement sédentaire de façon quasi-inconsciente, à tel point que seul l’élève puni se voit autoriser le fait d’être debout … dans un coin de la classe. Pourtant l’étude réalisée auprès de plus de 200000 australiens par le Professeur Hidde Van der Ploeg et ses collègues de l’Université de Sydney (12) a très clairement montré que le risque de décès d’origine cardiovasculaire était 40% plus élevé chez ceux qui passaient plus de 11h par jour en position assise, en comparaison à ceux qui y passaient moins de 4h. Et malheureusement, le fait de faire de l’activité physique chaque jour ne suffit pas à inverser la tendance (4).

Comment briser ce cercle vicieux et redonner une place importante à la position debout dans nos habitudes de vie ?  Ronald et Erik Rietveld, respectivement architecte et philosophe, se sont associés à Barbara Visser, spécialiste d’art visuel, pour imaginer ce que pourrait être le bureau du futur. Ils sont partis du simple constat que l’ergonomie des chaises s’est améliorée de façon considérable au fil du temps, quand rien ou presque n’a été envisagé pour soutenir la position debout, alors que nous savons par ailleurs qu’elle est globalement meilleure pour notre santé. Le programme The end of sitting a consisté à créer et tester différents prototypes permettant de réaliser les tâches de bureau dans des positions variées, et à les intégrer dans un espace ouvert très innovant (11). Le principe de base est d’offrir un environnement qui permet aux utilisateurs de changer fréquemment de position et/ou de posture. Le programme The end of sitting est également une plateforme ouverte aux scientifiques qui s’intéressent au bureau du futur. Rob Withagen et Simone Caljouw, professeurs à l’Université de Groningen aux Pays-Bas, ont ainsi pu montrer que lorsqu’on leur en offre la possibilité, 83% des utilisateurs de The end of sitting changent de posture, sans que cela n’affecte ni le temps de travail effectif ni sa qualité (13). Ces mêmes utilisateurs considèrent par ailleurs cet espace de bureau plus plaisant et meilleur pour leur qualité de vie au travail que les espaces traditionnels. The end of sitting reste toutefois un programme très innovant, au croisement de l’architecture, de l’art et de la science. Il est avant tout une source d’inspiration et n’est pas forcément destiné à être déployé plus largement.

D’autres initiatives également destinées à rompre cette culture de la position assise ont été menées, notamment dans le cadre de l’école. Nos enfants passent en moyenne 6h par jour en classe, les deux tiers du temps en position assise (2). L’environnement de classe constitue un enjeu d’autant plus important qu’il influence les habitudes de vie des enfants en dehors de la classe, et par ricochet leurs habitudes de vie à l’adolescence et à l’âge adulte. Le concept qui revient le plus souvent est celui des classes debout (6). Il consiste à remplacer le mobilier traditionnel par des bureaux plus hauts et des chaises adaptées, qui permettent aux enfants d’être dans la position assise classique grâce à un support adapté placé au sol, en position assise avec les jambes dépliées s’ils utilisent le support placé sur leur chaise, ou tout simplement en position debout s’ils se mettent à côté de la chaise. Les bureaux peuvent être classiques, c’est-à-dire rectangulaires et organisés en rangées, ou plus innovants avec des formes destinées à favoriser l’interaction, comme les bureaux circulaires avec un espace de travail commun au centre (6). Mark Benden, professeur à l’Université d’Austin aux Etats-Unis et ses collègues britanniques, australiens et néo-zélandais, ont publié une série d’études dont l’objectif était d’évaluer l’effet de ces dispositifs innovants sur le comportement des enfants en classe (6). S’il existe des disparités assez grandes selon les équipements utilisés, ils observent toutefois une augmentation significative du temps passé en position debout lors de la journée d’école (entre 18 et 55 minutes), qui est associée à une augmentation de la dépense énergétique comprise entre 10 et 25%. Si ces environnements sont généralement associés à un plus grand engagement des élèves dans les activités de classe qu’avec les environnements classiques (5), il n’existe pas à l’heure actuelle de preuve irréfutable de leur effet sur les apprentissages et les résultats scolaires, ni sur le comportement des enfants à l’extérieur de l’école.

Même s’il reste encore beaucoup de travaux à réaliser avant de pouvoir cerner de façon plus exhaustive les bénéfices que l’on peut attendre de ces dispositifs innovants, que ce soit sur le lieu de travail ou à l’école, ils ouvrent néanmoins une brèche dans notre culture de la position assise. La lutte contre la sédentarité ne peut se limiter à des messages parfois culpabilisant ou à des actions qui ne ciblent que les personnes. Elle doit envisager des actions à tous les niveaux, qu’il s’agisse de l’individu et de la société dans laquelle il évolue bien sûr, mais également de son milieu de vie. C’est le système global qui doit offrir à chacun la possibilité de choisir le comportement qui lui paraît le plus adapté. The end of sitting ou les classes debout sont de très bons exemples. Il reste à espérer que les décideurs seront en mesure de se les approprier afin de changer de paradigme, et de rétablir la place de la position debout dans nos comportements, comme le faisaient déjà les philosophes grecs, qui marchaient lorsqu’il s’agissait de répondre à des questions complexes.

Sources

  1. Académie de médecine. Agence nationale de sécurité sanitaire, alimentation, environnement, travail. Rapport d’expertise collective sur la révision des repères relatifs à l’activité physique et à la sédentarité. 2016.
  2. Aminian S, Duncan S, White K, et coll. Using the ActiPAL monitor to quantify time spent sitting, standing and stepping at school: a one-day snapshot. J Sci Res Rep 2014 ; 3 : 866-873.
  3. Bauman AE, Reis RS, Sallis JF, et al. Correlates of physical activity: why are some people physically active and others not? Lancet. 2012;380:258-71.
  4. Biswas A, Oh P, Faulkner GE, et coll. Sedentary time and its association with risk for disease incidence, mortality and hospitalization in adults. Ann Intern Med 2015 ; 162 : 123-132.
  5. Dornhecker M, Blake JJ, Wendel ML, et coll. The effect of stand-biased desks on academic engagement: an exploratory study. Int J Health Prom Educ 2015 ; 53 : 271-280.
  6. Hinkson E, Salmon J, Benden M, et coll. Standing classrooms: research and lessons learned from around the world. Sports Med 2016 ; 46 : 977-987
  7. McNally S. Exercise: the miracle cure and the role of the doctor in promoting it. Academy of Medical Royal Colleges, 2015.
  8. Organisation Mondiale de la Santé. Global health risks: mortality and burden of disease attributable to selected major risks. 2009 (http://who.int)
  9. Organisation Mondiale de la Santé. Physical inactivity : a global public health problem. 2009 (http://who.int)
  10. Organisation Mondiale de la Santé. Recommandations mondiales sur l'activité physique pour la santé. 2010 (http://who.int)
  11. Rietveld E. Situating the embodied mind in a landscape of standing affordances for living without chairs : materializing a philosophical worlview. Sports Med 2016 ; 46 : 927-932.
  12. Van der Ploeg H, Chey T, Korda RJ, et coll. Sitting time and all-cause mortality risk in 222497 australian adults. Arch Intern Med 2012 ; 172 : 494-500.
  13. Withagen R, Caljouw SR. The end of sitting: an empirical study on working in an office of the future. Sports Med 2016 ; 46 : 1019-1027.
Laurent Bosquet

Professeur à la Faculté des sciences du sport de l’Université de Poitiers (fss.univ-poitiers.fr)

Directeur du Laboratoire mobilité vieillissement exercice (move.labo.univ-poitiers.fr) Coordonnateur de la Chaire sport santé bien être (chairesportsante.univ-poitiers.fr)

@LaurentBosquet

Professeur à la Faculté des sciences du sport de l’Université de Poitiers (fss.univ-poitiers.fr)

Directeur du Laboratoire mobilité vieillissement exercice (move.labo.univ-poitiers.fr) Coordonnateur de la Chaire sport santé bien être (chairesportsante.univ-poitiers.fr)

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