Les chroniques de Judith Nicogossian : entre transhumanisme et communication non-verbale

La télémédecine (partie 1)

Validé par le
comité médical

Ethno-fiction

Orléans, Hiver 2031

Jules se réveilla chez lui avec de grandes douleurs abdominales. Il alluma Internet (il se déconnectait chaque soir, pour minimiser son exposition aux ondes). Je-sais, son intelligence artificielle (IA) apparut sur l’écran :

IA : « Bonjour Jules ! »

Jules : « Je suis malade ; je veux parler en télémédecine à un médecin humain… ».

IA : « J’appelle Malad-e. Prends ta température. »

Il brancha son essaim d’objets connectés à la va vite.

Jules : « Vite… J’ai envie de revomir ! »

Une médecin apparut sur l’écran de la plateforme technique du service des urgences.

Télé-consultant n°1 : « Voyons voir votre Dossier Médical Partagé. Quels sont vos symptômes ?

Jules : « Mal au ventre, pas d’énergie… j’ai vomi du sang ce matin. » [Il revomit]

Télé-consultant n°1 : « Pas d’antécédents… Mais je vois que vous prenez des anti-inflammatoires non –stéroïdiens, de l’aspirine, de l’Advil… Avalez une e-gélule embraquée n°72 pour température gastro-intestinale. Je vous passe un spécialiste. »

Télé-consultant n°2 : « Bonjour, je prends la main sur votre DMP. Pouvez-vous mettre la sonde connectée n°48 dans le vomi pour analyse de l’acidité gastrique ? »

Jules : « Oui, voilà. »

Télé-consultant n°2 : « Waouh, grande acidité. Présence de la bactérie H Pylori, c’est un ulcère. A priori bénin. Vous avez bu de l’alcool, contre-indiqué ! ces données sont transmises à votre mutuelle, vous risquez de perdre 6 points. Arrêtez bien vos anti-inflammatoires. Je vous prescris du Pantoloc, pendant 3 semaines.

Jules : « D’accord. Pouvez-vous me faire une ordonnance pour une livraison par drone svp ? »

IA [à Jules] : « On préconise une gastroscopie avant le traitement, pour localiser l’ulcère. »

Jules : « Attendez, je préfèrerai d’abord une gastroscopie ! »

Télé-consultant n°2 : « Les médicaments sont tout à fait conseillés dans votre cas, mais c’est comme vous voulez, je vous passe le chirurgien. »

Télé-consultant n°3 : « Pour une gastroscopie en ambulatoire... On a votre carte de groupe sanguin dans le dossier pour l’anesthésiste. Rdv à l’hôpital demain à 9.00, à jeun ; heure de départ, 10.30. La facture est dans votre DMP. Tout est bon ? »

Jules, remercia, rassuré. Il paya sa facture, envoya 100 Bitcoins à son IA (pour son incarnation robotique), les coordonnées GPS de l’hôpital à sa voiture intelligente pour le trajet du lendemain – et retournât se coucher, toujours mal en point.

La médecine connectée du 3ème millénaire

« La transparence des échanges, la réduction des asymétries d’information, l’émancipation des personnes sont des marqueurs de la transformation de notre société. La santé n’échappe pas à cette transformation, bien au contraire : la démocratie sanitaire existe, elle grandit et se développe. Notre objectif est qu’elle profite à tous et concourt à l’amélioration de notre système de santé », 1er forum de l’institut pour la démocratie en santé, 02/2016 (cité par Routelos, 2018).

 En France le lancement de la télémédecine est prévu au 15 septembre 2018, sur des coûts partiellement remboursés par la sécurité sociale ; pourtant l’expérimentation demeure totale [1]. Malgré un cadre commun de recommandations, le développement de la pratique est très contrasté selon les pays, avec des pays qui l’ont déjà développée et d’autres non.

La télémédecine possède pour perspective l’amélioration du système de soins centré sur le patient, se rattache à l’idée d’une démocratie sanitaire. Du point de vue de l’anthropologue, elle est la rencontre d’une anthropologie du numérique, qui viserait à analyser l’ensemble des interactions entre humains et machines dans la période socio-historique qui commence dans la seconde moitié du XXème, et d’une anthropologie du soin, de son histoire civilisationnelle au cœur des cultures et des environnements sociotechniques, des aspects multidimensionnels de l’humain.

Qu’est-ce que la télémédecine ? Quels sont ses avantages ? Ses conditions et ses limites ? Son impact sur la consultation ? Sur le parcours de soin ? Sur le traitement du corps ?

Quelle(s) transformation(s) des usages ?

Enfin, quelles valeurs pour un « homme total » du soin ?

Coup d’envoi de la télémédecine !

Le terme polysémique de télésanté [2] recouvre plusieurs réalités et plusieurs pratiques ; celui de « télémédecine » est réservé aux actions curatives et cliniques de la médecine, pour la médecine à distance, via les technologies de l’information et de la communication, explique F. Antenaza, Dir. Organisation Mondiale de la Santé (OMS, 1998).

La télémédecine est plébiscitée par les organisations de coopération internationale (OMS, OCDE) et l’Union européenne, finançant son implémentation à échelle européenne.

La télémédecine est reconnue comme un moyen d’améliorer l’efficience et la performance des systèmes de santé, ainsi que de se rediriger vers un meilleur équilibre entre services et niveau minimum de dépenses.

La télémédecine est considérée comme une valeur ajoutée en matière de qualité et de sécurité dans l’organisation des soins, notamment pour favoriser les soins au domicile des patients avec une réduction de coût (hospitalisation + déplacements). Elle présente plusieurs intérêts médicaux, mais également peut soulever des problèmes éthiques et déontologiques.

Bénéfices pour l’organisation des soins

La télémédecine permet une restructuration de l’organisation territoriale des soins dans la prise en charge du conseil médical, des urgences aigües et des maladies chroniques, avec notamment une meilleure collaboration à distance entre les services d’urgences, les établissements de proximité, les médecins de soins primaires.

Les maladies chroniques représentent 15 à 17 millions en France en 2010 (20% de la population). Exemples : insuffisance cardiaque, insuffisance rénale, diabète ou hypertension. Il faut savoir qu’une personne âgée de 85 ans cumule en moyenne 8 maladies chroniques, ou encore, que le parcours de soins d'un patient diabétique concerne une vingtaine de professionnels de santé médicaux et non médicaux.

La téléconsultation programmée propose ainsi le suivi de patients atteints de maladies chroniques (comme en EHPAD), en télédialyse, en alternance avec des consultations en face à face. Pratiquée avec le consentement du patient, qui reçoit au préalable une information sur les bénéfices et les risques d'une telle pratique. Elle fait désormais partie du parcours de soins et est remboursée par l'Assurance maladie obligatoire à partir de septembre 2018.

Définition simplifiée des actes

Elle rassemble quatre actes principaux, au cours desquels le patient est a) présent et visible, b) présent et invisible, c) absent, d) visible mais pas présent.

  • b) la téléassistance (le patient est présent mais invisible) : un conseil médical, un acte médical ou acte de soins par téléphone - (prise en charge d’une plate-forme téléphonique), avec une prescription de traitement possible.
  • a) et b) la téléconsultation soit par téléphone (prise en charge d’une plate-forme téléphonique) – alors non remboursée ; soit par vidéotransmission, remboursée. Elle peut être immédiate, pour un conseil médical ou une infection aigüe ; ou programmée, pour un suivi de maladie chronique.
  • c) la télé-expertise collaborative lorsqu’il s’agit de la consultation du dossier médical patient (DMP) à plusieurs médecins en l’absence du patient ; mutualisation des savoirs entre les différentes médecines spécialisées dite d’« organe » (notamment grâce à la messagerie sécurisée de santé (MSS), pour communiquer de façon sécurisée, transférer de l’imagerie médicale, etc.).
  • d) la télésurveillance lorsque des indicateurs de maladie chronique sont recueillis à domicile et transmis pour interprétation à un médecin. Besoins prioritaires : des territoires isolés qui peuvent être les îles, les montagnes, les zones rurales.

Le téléconseil, un premier filtre de soin ?

« Le TCM devrait rester un moyen de faire un premier filtre des demandes de santé, de mieux orienter ces demandes dans le parcours de soins primaires et surtout de rassurer. »

Le téléconseil médical personnalisé (TCM) développé par la plateforme téléphonique publique du SAMU - Centre 15 fût d’abord conçu pour l’urgence vitale (les accidents de la voie publique), puis est rapidement devenu du conseil médical (HAS, 2011), pouvant aboutir depuis 2011 à une prescription de traitement directement auprès du pharmacien pour qu'un médicament soit délivré ou renouvelé; il n’est pas pris en charge par l’Assurance maladie et les médecins sont rémunérés de façon forfaitaire. Le téléconseil est reconnu en France en tant qu’acte de télémédecine, que lorsqu’il est délivré par le SAMU.

La téléconsultation vidéo

La téléconsultation immédiate par vidéotransmission bénéficie du remboursement[3]. La Loi de Financement de la Sécurité Sociale (LFSS, 2018) considère une relation avec un médecin par vidéotransmission plus humaine. La vue du visage de la personne appelante est une donnée importante pour le médecin, ce que ne peut réaliser la téléconsultation par téléphone.

La pratique de téléconsultation immédiate par vidéotransmission, associée aux objets connectés pour certains indicateurs cliniques, à l'usage d'algorithmes de l'intelligence artificielle (IA) et du dossier médical partagé (DMP), lieu d’un remboursement, peut-elle atteindre un niveau de qualité comparable de celle d'une consultation en face à face [4]?

Le Dossier médical du patient (DMP)

L’acte de télémédecine doit s’appuyer sur une bonne connaissance du DMP (généralisé en France en septembre 2018) ce qui nécessite l’accès au dossier par messagerie sécurisée par tout médecin participant à l’acte. Les technologies, encourageant l’aspect collaboratif, doivent engager les mêmes responsabilités pour les médecins que la médecine traditionnelle (connaissances médicales et déontologie).

Tiers technologiques & objets connectés

Le dispositif de télémédecine engage une responsabilité sans faute des tiers technologiques. La télémédecine fonctionne avec des objets connectés, qui devront être nécessairement labellisés sur le plan médical par des autorités compétentes pour différencier les objets de santé, génériques, issus d’un Eldorado industriel et générant une grande logorrhée technoïde, de ceux apportant une réelle plus-value thérapeutique.

Sources

[1] Les autorités sanitaires procèdent à un déploiement de la télémédecine depuis une vingtaine d’années d’études expérimentales et pilote avec un premier rapport sur la télémédecine en 2008.

[2] Tout application, site, portail que l’on trouve sur Internet, tout en partie, en lien à la santé.

[3] « La téléconsultation immédiate vise surtout à prendre en charge la demande non programmée des affections aigües (très souvent bénignes) et limiter la venue aux urgences hospitalières avec une attente de plusieurs heures pour voir un médecin. »

[4] « Hors situation d'urgence vitale, elle n’a pas de référence(s) scientifique(s). »

Judith Nicogossian
Photo de Judith Nicogossian, docteure en anthropologie bioculturelle et chroniqueuse MMMieux.fr
Benjamin Courvoisier

Illustrateur travaillant sur les champs suivants :

  • Illustrations Jeunesse
  • Illustrations Historiques
  • Dessins de presse

Book : http://bcourvoisier.ultra-book.com 

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