Les poètes, les philosophes, les artistes se sont emparés depuis fort longtemps du thème de l’amour, et le déclinent à l’infini pour notre plus grand plaisir. Ils ont été rejoints depuis une vingtaine d’années par les scientifiques qui tentent de percer ses secrets. Ce merveilleux sentiment garde farouchement ses mystères… Tout n’est cependant pas qu’une affaire de cœur et notre cerveau fait largement partie du jeu.

Nous avons détaillé dans une précédente chronique les réactions cérébrales et les substrats neurobiologiques à l’œuvre lors du désir, de l’attirance : ce que la célèbre anthropologue Hélène Fisher définit comme la première phase de l’amour. Même si les étapes de la vie amoureuse sont diverses et qu’elles ne sont pas spécifiquement ordonnées et cloisonnées, lorsque l’étincelle devient feu, se met en place la phase de l’amour romantique.

C’est la période où les papillons virevoltent dans le ventre et où le cœur s’emballe dès que l’on entend l’être aimé, dès qu’on le voit, dès que l’on pense à lui, ou qu’on l’attend…

Une petite structure nichée au cœur de notre cerveau, l’amygdale, s’active et se réactive alors. Elle doit son nom à sa forme qui rappelle celle d’une amande, et est indispensable à notre capacité de ressentir et de percevoir différentes émotions. Dans un premier temps, son implication a été décrite dans la peur, et la perception, identification et réaction face à un danger. Elle entre en jeu également dans les modifications corporelles observées face à une menace, telles que l’accélération de nos rythmes cardiaques et respiratoires, notre vigilance, notre posture. L’activation de l’amygdale explique notre état d’alerte, de quasi panique qui peut accompagner les débuts d’une histoire d’amour.

Les progrès de ces dernières années effectués dans les techniques d’imagerie cérébrale permettent des investigations de plus en plus poussées, non invasives et sans danger pour l’Homme. Ainsi l’IRMf (Imagerie par résonnance magnétique fonctionnelle) permet de visualiser de manière indirecte l’activité cérébrale, en révélant les variations du flux sanguin cérébral dans des zones bien précises du cerveau. Des études de psychologie cognitive expérimentale ont mis en évidence que le cerveau des couples nouvellement formés affiche une activation importante de l’Aire Tegmentale Ventrale et du noyau accumbens, deux petites régions de la voie méso-limbique impliquées dans le circuit de la récompense. C’est ce circuit qui s’active lorsque nous réalisons des choses agréables comme manger un carré de chocolat, ou s’offrir un objet convoité depuis des semaines. C’est aussi lui qui s’enflamme littéralement en réponse à une dose de cocaïne ou autre stupéfiant. Cette activation va libérer de la dopamine, molécule qui aura un pouvoir gratifiant, et nous fera ressentir du plaisir.

La dopamine est majeure dans ce système, mais d’autres acteurs moléculaires sont également impliqués, tels que les opiacés endogènes.  La plus célèbre d’entre eux est l’endorphine, dont le nom est l’abréviation de «endogenous morphine » (morphine endogène), neurotransmetteur produit par notre organisme et qui agit sur les mêmes récepteurs que les opiacés. Cette molécule va lever un frein qui s’exerce naturellement sur les neurones dopaminergiques. Cela va donc engendrer un noyau accumbens surstimulé par des niveaux plus hauts de dopamine, ce qui engendrera un renforcement positif.

L’amour va activer le principal « fournisseur » d’endorphine : l’hypothalamus qui va ainsi participer au bien-être, à la volupté ou euphorie ressentis. Ce centre de la récompense aura au quotidien besoin de sa « dose », et à l’étape passion de l’amour, l’absence de l’être aimé pourra créer un véritable état de manque.

Un autre effet de l’activation de l’hypothalamus sera la libération de la molécule en chef de l’axe corticotrope, le CRH (cortico-Releasing-Hormone). Ce dernier, après quelques réactions en cascade, augmentera les niveaux de cortisol. Cette hormone du stress, qui mobilise tous nos sens et toute notre énergie lorsqu’une menace surgit, augmente notre acuité visuelle tout en rétrécissant notre champ de vision. Bien utile pour focaliser sur le danger lorsqu’il survient, elle aura le même effet face à notre partenaire : résultat, nous ne verrons plus que lui ! « On a fait l'Amour aveugle, parce qu'il a de meilleurs yeux que nous » écrivait Jean-Jacques Rousseau.

Des chercheurs de l’université de Pise en Italie ont été jusqu’à comparer les premiers moments d’une relation amoureuse avec les troubles obsessionnels compulsifs (TOC), ces comportements répétitifs, irraisonnés mais irrépressibles. Ils observent dans les deux cas une différence de densité du transporteur de la sérotonine, et font l’hypothèse que cela peut refléter le côté obsessionnel que peut parfois présenter l’amour, quand il occupe toutes nos pensées.

Cette relation de désir, d’attraction, de romance peut ensuite évoluer vers une relation d’attachement, plus sereine, intime, tendre où on décide de vivre ensemble, voire de se marier ou de fonder une famille. Rentre alors en scène deux hormones dont nous avons déjà parlé dans une précédente chronique : l’ocytocine et la vasopressine.

Le décryptage de ces processus neurobiologiques impliqués dans l’amour, se construisent aussi grâce à des études réalisées chez les petits animaux de laboratoire ; les résultats expérimentaux servent de substrats aux hypothèses formulées sur les processus pouvant entrer en jeu chez l’Homme, ou viennent décrypter et détailler les mécanismes impliqués.

Deux espèces de petits rongeurs sont les animaux de prédilection lorsque l’on s’intéresse à ce sujet. Il s’agit de deux espèces de campagnols : les campagnols des prairies, qui forment des couples monogames stables, élevant conjointement leurs petits, et les campagnols des montagnes qui vivent dans des territoires confinés où règne la proximité sexuelle. Ces derniers sont volages et de médiocres parents. Une différence notable est observée dans leur hypothalamus : une quasi absence de récepteurs à l’ocytocine chez l’espèce montagneuse, alors que les campagnols des champs en sont abondamment pourvus, et peuvent être activés par l’ocytocine libérée au niveau du noyau accumbens. Cet « équipement » semble bien important dans leur comportement. En effet, le blocage des récepteurs de l’ocytocine chez les campagnols des champs induit le comportement volage des campagnols des montagnes ! De plus, quand on administre de l’ocytocine à des campagnols des prairies encore célibataires, ils dénichent presque instantanément leur campagnol(e) pour la vie !

Les hommes font partie de cette minorité d’espèces de mammifères qui forment des couples monogames, et qui prennent soin à deux de leur progéniture. Le rapprochement physique et les caresses sont associés à une valeur de récompense élevée et jouent un rôle important dans le maintien de ce lien romantique. Une étude récente a porté sur le processus chimique pouvant intervenir dans ce phénomène. L’expérience a été réalisée chez 96 couples hétérosexuels : la moitié ont reçu un spray intranasal d’ocytocine tandis que l’autre moitié recevait un placebo. Une IRMf était réalisée chez ces volontaires, qui dans le même temps ont supposé être touchés soit par leur partenaire soit par un inconnu du sexe opposé. En réalité, à chaque fois la caresse était réalisée par le même expérimentateur. Les résultats montrent que les participants sous ocytocine reportent une sensation plus plaisante lorsqu’ils pensent être effleurés par leur partenaire. L’IRMf révèlent alors une activation du noyau accumbens et du cortex cingulaire, zone cérébrale impliquée dans l’évaluation de la pertinence des informations émotionnelles. Plus l’activation du noyau accumbens est élevée, plus le sujet évalue avoir une relation de haute qualité avec son partenaire. L’ocytocine pourrait ainsi contribuer au caractère monogame des relations chez l’Homme. En augmentant la valeur hédonique d’un contact intime avec son compagnon et en diminuant celle déclenchée par le contact avec un inconnu, cette hormone peut contribuer au ressenti unique des caresses du partenaire et faciliter ainsi le maintien d’une relation amoureuse déjà établie. Notons au passage que cette étude donne les mêmes résultats chez l’homme que chez la femme.

Dans le même sens, d’autres études ont montré que les niveaux d’ocytocine plasmatiques avaient une incidence sur la force du lien dans le couple, et que les niveaux d’expression du récepteur à l’ocytocine étaient corrélés à la taille de l’amygdale que nous avons décrite précédemment.

La vasopressine (AVP), petite sœur de l’ocytocine dans sa structure, différentes dans ses actions, influence la formation du couple chez les campagnols. En particulier, un polymorphisme du gène codant pour le récepteur de cette neurohormone encourage un comportement monogame chez les mâles de cette espèce. Un polymorphisme représente une variation entre individus de la séquence d’ADN de certains gènes, qui engendre la présence de différents allèles dans une population, ces différences étant normales, banales et non pathogènes.

La question de l’influence d’une telle spécificité génétique sur une relation amoureuse a été posée par une équipe de chercheurs suédois. L’étude a porté sur deux cohortes de jumeaux à qui ils ont fait passer plusieurs échelles cliniques d’auto-évaluation afin de mesurer des paramètres reflétant la qualité de la relation. Ces échelles reposent sur le niveau de consensus dans le couple (à quel degré les partenaires sont-ils du même avis), leur niveau de satisfaction (à quel degré le participant se sent il satisfait de sa relation), le niveau de cohésion (à quel degré les partenaires partagent-ils des activités) et le degré d’expression de l’affection (quel degré d’attention, de tendresse y-a-t-il dans le couple). La cohorte a été suivie durant 5 ans, et les événements de crise dans le couple, le statut marital, la cohabitation ou la séparation ont été relevés.

Ce polymorphisme ne peut en aucun cas être utilisé pour prédire ou expliquer tel ou tel comportement amoureux chez un individu. L’analyse globale montre une légère influence de ce gène sur l’intensité des comportements et ressentis, amenant un argument de plus au concept de l’implication du récepteur de la vasopressine dans les circuits neuronaux qui sous-tendent la vie à deux dans l’espèce humaine.  

Même s’il y a plusieurs types d’état amoureux, qui le plus souvent se succèdent, et que différents réseaux neuronaux et molécules de communication interviennent, il est important de se souvenir que ces systèmes n’agissent jamais seul, mais au contraire interagissent largement, à l’instar du cerveau qui fonctionne grâce à des milliards de neurones interconnectés. Prenons l’exemple de la connexion de l’ocytocine et de la vasopressine au circuit de la récompense dopaminergique. Réactiver ce circuit pourra raviver la flamme, tout en permettant de renforcer l’affection et l’attachement.

Notre culture, notre éducation et notre vécu contribuent à la réorganisation permanente des réseaux neuronaux, des connections et autres réactions chimiques. Soyons certains que la complexité de l'amour et les questions sur la nature de l'amour continueront à fasciner les scientifiques tout comme les poètes, philosophes et artistes pendant encore de nombreuses années.

Dr Sylvie Thirion
Photo de Sylvie Thirion, enseignante chercheuse à Aix-Marseille Université.

Le Dr Sylvie THIRION  est enseignante chercheuse à Aix-Marseille Université.

Elle est également présidente de l'association ValBioMe qui œuvre pour la valorisation des sciences biomédicales : www.valbiome.fr

Le Dr Sylvie THIRION  est enseignante chercheuse à Aix-Marseille Université.

Elle est également présidente de l'association ValBioMe qui œuvre pour la valorisation des sciences biomédicales : www.valbiome.fr

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Valbiome est une association Loi 1901 qui œuvre pour la diffusion de la culture scientifique auprès du public de 3 à 103 ans. Elle regroupe des scientifiques vulgarisateurs qui ont à cœur de partager leurs passions pour la recherche, de diffuser les savoirs et de décrypter les dernières découvertes en sciences biomédicales. Valbiome organise ou participe à divers évènements (Ateliers, animations, fête de la science, conférences) et diffuse à travers plusieurs media.

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