Les chroniques de Judith Nicogossian : entre transhumanisme et communication non-verbale

Le cerveau magique : Marguerite a des ailes !

« Il ne faut pas voir la réalité telle que je suis. » Paul Eluard.

Je me lève, mal réveillée, titube, jette un œil dans le miroir ! Mon reflet. Haaa. J’ai des ailes !!! Mon épicanthus - trace de mes origines asiatiques – tente de s’écarquiller un peu au-dessus de paupières gonflées - ayant abusé du bon Bourgogne partagé avec des amis, de la veille au soir …

Je faillis trébucher, les pieds traitreusement pris dans ma bretelle de soutien-gorge, dérape sur le parquet, me rattrape in extremis. C’est pas possible, ce n’est pas moi ! Qu’est-ce que je vais faire ? Je n’ai même pas la place de les ouvrir chez moi ! Ça va être cool dans le métro ! Je vais y aller en volant au boulot ? Que s’est-il passé ? Je ne comprends pas. Je me dirige vers la salle de bain, agitée, en essayant d’ouvrir les yeux et émettant des sons, quasi-inaudibles. Mes ailes me gênent pour me maquiller.

Je me souviens, cette nuit, j’avais cette paire d’ailes, pour traverser les océans, ivre de liberté, Tokyo, Sydney et Nouméa, les îles du Pacifique sud ! Il y a quelques heures à peine, je portais un kimono court, un peu transparent, et je volais ! Mais comment se fait-il que j’ai gardé mes ailes ? C’est quoi ce b* ? Je suis encore endormie ou quoi ?

Un communiqué de Santé, arrive à 9.20, après le café, que je bois debout car je ne peux plus m’asseoir. Entre temps j’ai essayé de les dévisser mais impossible, ce n’est pas un canular, elles font bien parties de moi, hybridées à ma chair. Quoi ??? Des chercheurs ont découvert que nous pouvons nous diminuer ou nous augmenter pendant le sommeil ! Jusqu’à présent nous apprenions et oubliions pendant notre sommeil, dépendamment de ses phases : soit lent léger et paradoxal, pour un état favorable à la plasticité cérébrale et à la consolidation active de la mémoire ; soit lent et profond, pour permettre une forme d'oubli nécessaire et éviter une suraccumulation de souvenirs jour après jour. Ors, une mutation s’observe depuis peu : nous pouvons garder les symptômes du rêve de la nuit, devenue aussi importante que le jour, et à travers laquelle il est donc recommandé d’agir très précautionneusement.

J’ai toutes ces phrases se mélangeant en tête, entendues si souvent :

  • tu n’es pas rationnelle me dit ma meilleure amie !
  • tu n’es pas rationnelle, me dit mon père !
  • tu n’es pas rationnelle, me réponds cruellement la bouche aimée.
  • arrête de rêver ! Ça ne te mènera nulle part… Mais ! tu m’écoutes quand j’te parle ?

Rubbish, comme dirait les anglo-saxons. Les s* ils m’ont menti. Nous savons enfin que l’imaginaire est aussi important que la réalité… Chacun connait cette zone moyenne où les songes nourrissent nos pensées et où nos pensées éclairent nos sens ! Je suis une dormeuse éveillée, une rêveuse lucide ! J’ai tout pouvoir ! Haaa ah … je tombe dans les pommes.

Rappel :

  • Nous possédons 100 Milliards de neurones !
  • Chaque neurone a entre 10 000 et 100 000 contacts avec les autres neurones du cerveau.
  • Le nombre de combinaisons et permutations d’activités cérébrales excède le nombre de particules dans l’univers! C’est-à-dire entre 50 000 et 500 000 connections à un instant T.

La neuroplasticité

Vers 1970-1980, de grandes avancées médicales autour de la notion de plasticité cérébrale, démontrent que le cerveau est dynamique en perpétuelle reconfiguration, contrairement à la pensée d’un cerveau qui se développe à la petite enfance et ensuite inchangé. Dès la phase embryonnaire et lors d’apprentissages, chacun de nos comportements change notre cerveau pour créer, défaire ou réorganiser les réseaux de neurones et les connexions de ces neurones.

Le cerveau se réorganise de deux manières : soit par rapport aux connections fonctionnelles, soit par rapport à la structure physique du réseau neuronal, ce qui prend un peu plus de temps.

La neurogénèse

Les neurones sont liés entre eux par des axones (parfois très longs > 1m) qui transmettent l'information et des dendrites qui reçoivent l'information. Les connections se densifient considérablement au cours de la vie.

Les liaisons non utilisées meurent – ainsi nous perdons environs 10 000 neurones chaque jour -, mais la neurogénèse, la production neuronale,  perdure toute la vie et de nombreuses nouvelles liaisons se créent assurant une plasticité cérébrale en réponse à un environnement.

Le cerveau se compose essentiellement de trois types d'éléments :

  • les neurones traitent l'information,
  • les cellules gliales assurent le soutien et le métabolisme cérébral,
  • la myéline isole les connections et accélère la transmission.

Le membre fantôme

Beaucoup d’observations scientifiques sur le « membre fantôme » avaient démontré que des « phénomènes bizarres » demeuraient sans explication, impliquant la sensation de présence ou de douleur qui perdurait après la perte d’un membre. Mystère pour lequel les raisons de possession par le démon ont été longtemps invoquées.

Nous savons aujourd'hui d’où vient la cause de ce symptôme : dans le cortex somatosensoriel, où nous avons chacun une image de notre organisme, une carte du corps.

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NB : La somatotopie est une cartographie de la position que prennent les différentes parties du corps dans le système nerveux.

Le cerveau, pour s’adapter à un nouveau schéma corporel doit créer une nouvelle image – pour « réaliser » un morceau de corps manquant, s’adapter à une prothèse amovible, mais également de façon extracorporelle, pour interagir avec une interface, ou à des ailes ! L’absence de représentation réelle associée dans le cortex de l’individu, plus exactement dans l’aire somato-sensorielle, voue la rééducation à un échec, malgré la réussite du geste technique [1].

Le cerveau peut modifier le schéma corporel dans la création d’illusion, en tant que solutions (l’hallucination est différente et encore plus créative), ce dont on se sert en rééducation pour comprendre les mécanismes de la plasticité du cerveau humain (Ramachadran, Blanke, Nicholelis). Le cerveau, pour identifier la cible, remplace par simulation des systèmes déficients par d’autres systèmes (voir l’expérience du prisme de Dove) ; de même le cerveau peut créer un membre illusoire virtuel (Blanke) ; ou encore créer un « retour pseudo-haptique », c’est-à-dire ressentir, même si aucun stimulus n’est présent grâce à une combinaison d’éléments visuels (Anatole).

La neuroplasticité est l’hypothèse d’adaptabilité forte du cerveau, pourtant, peu d’études sont en fait réalisées au sujet de la capacité du cerveau à s’adapter à un schéma corporel différent que celui attribué par nature !

Nous ne connaissons pas ou peu l’impact des modifications du schéma corporel.

NB : Le programme du département militaire américain pour que la technologie américaine soit toujours à la pointe, DARPA s’appuie sur ces croyances afin de favoriser l’apprentissage et de maximiser les ressources d’adaptabilité neuro-plastique pour développer de nouvelles fonctions cognitives !

 

Les neurones miroirs

Début 1990 l’équipe du professeur G. Rizolatti découvre des neurones étonnants : les neurones-miroirs, qui présentent une activité lorsqu’on exécute une action, on voit quelqu’un d’autre la réaliser ou encore lorsqu’on l’imagine. Ces neurones permettent à notre cerveau de corréler les mouvements observés à nos propres mouvements et d’en reconnaitre immédiatement la signification, sans avoir à raisonner ; ce serait les neurones sociaux, les neurones de l’empathie (Ramachadran).

Notre perception du réel

W. Pauli, l’un des fondateurs de la mécanique quantique, affirma 60 plus tôt : « la formulation d’une nouvelle idée de la réalité est la tâche la plus importante et la plus ardue de notre temps ». Cette tâche reste aujourd’hui inaccomplie.

Le mot « réalité » est un des plus prostitués de toutes les langues du monde. Nous croyons tous savoir ce qu’est la réalité mais, si on nous interroge, nous découvrons qu’il y a autant d’acceptations de ce mot que d’habitants sur la terre.

Basarab Nicorscu

Rappelons que nous sommes 7, 5 Milliards d’habitants sur Terre aujourd'hui !

Les sens

L’homme perçoit son environnement par l’intermédiaire de ses sens - les 5 connus plus les sens oubliés, kinesthésie, perception proprioceptive des efforts, etc. L’information circule dans plusieurs boucles thalamo-corticales (dédiées à l’émotion, l’intention, la spatialité, la décision, etc.), dans la zone du sillon temporal supérieur.

Le cerveau simulateur

Le cerveau est naturellement simulateur, dans la création de nouvelles perceptions ou dans la prévision des actes d’autrui. Effectivement, il existe plusieurs fonctions de l’imagerie mentale du vivant. L’ensemble de ces dispositifs sont apparus au cours de l’évolution. A. Berthoz parle des mécanismes de vicariance fonctionnelle.

Pour s’adapter à l’environnement visuel, les répertoires des systèmes de contrôle du regard regroupent des réflexes :

  • vestibulooculaires (la stabilisation sur la rétine de l’image du monde),
  • optocinétique (on tend à suivre du regard un objet en mouvement),
  • de saccade oculaire (mouvement de déplacement rapide du regard pour lecture plus détaillée),
  • de poursuite (maintenir une fixation durable).

Habile, le cerveau résout la perception du mouvement, la mise en correspondance entre toucher et vision - avec quand même, un temps de transmission nerveuse de 450 ms du corps vivant jusqu'à la conscience du corps vécu.

Il résout aussi les problèmes de délai. Et du grand nombre de degrés de liberté à contrôler, qu’il anticipe, présélectionne en faisant des hypothèses sur les données des sens. Ces capacités incroyables du cerveau, de prédiction, d’anticipation, d’utilisation de la mémoire pour prédire le futur, permettent de simplifier la « neurocomputation » naturelle chez l’humain.

Si la programmation se fait au cours de l’ontogenèse, dès l’enfance, le modèle interne des structures neuronales s’éduque, en intégrant des automatismes et des scénarios, comme les lois physiques - par exemple l’intégration de la loi de Newton et son action sur la gravité, sur tous les objets de notre environnement !

« Réalité virtuelle » ou réalité vicariante

Le point de vue anthropocentrique de l’homme dans le réel est aussi utilisé pour organiser le virtuel selon un ensemble de règles spatio-temporelles et causales. L’homme est au cœur de la problématique technique de la réalité virtuelle (neuropsychologie, psychologie expérimentale). La cognition étudie la nature des processus cognitifs du sujet plongé dans une activité se déroulant dans un univers virtuel, rendant la collaboration entre ingénieurs et spécialistes de la cognition fondamentale.

L’interaction de l’humain à l’environnement est spontanée, le fruit d’une évolution des aptitudes cérébrales - tandis que la recréation par la technique d’un environnement artificiel demeure une somme de conditions à réunir de grands enjeux techniques, pour favoriser l’illusion.

La réalité virtuelle permet à l’homme de s’extraire de la réalité physique pour changer virtuellement de temps, de lieu, et(ou) de type d’interaction : interaction avec un environnement simulant la réalité ou interaction avec un monde imaginaire ou symbolique - contre la règle littéraire du XVIIème, pour plus de vraisemblance et accroître l’efficacité de l’image, des trois unités de temps, lieu, d’action.

Les neurones, comme presque toutes le cellules nerveuses, nous sont donnés avant la naissance et pour la vie, pourtant notre cerveau présente des capacités de changement remarquable: il est « malléable » ou plastique. Chaque fois que nous apprenons quelque chose, des circuits nerveux sont modifiés dans notre cerveau. Nous pouvons stimuler notre plasticité cérébrale comme un sportif peut stimuler ses muscles, en fortifiant des connexions, en explorant d'autres circuits et en stimulant le genèse de nouveaux neurones dans l'hippocampe, une région cérébrale indispensable à notre mémoire consciente. Notre cerveau a d'énormes capacités que l'on peut explorer si l'on veut bien sortir de nos habitudes, croyances et ruminations qui nous figent dans des comportements répétitifs.

C. Verney & C.-M. Rangon  [2] [3]

Conclusion : Imaginer, c’est réussir

Dans de nombreux domaines, ces mécanismes du cerveau servent à l’amélioration des performances de sportifs de haut niveau, la réhabilitation (traitement des troubles liés à l’âge, comme la thérapie comportementale ou thérapie cognitive pour l’agoraphobie). Les casques RV font florès en neurochirurgie, en amélioration de performance, en rééducation – possédant un rôle similaire à celui de l’hypnose thérapeutique.La rationalité n’aide pas forcément l’adaptation, car notre rationalité est limitée par son origine.

 

La rationalité absolue ne présente pas un avantage évolutif !

T. Boraud [4]

De plus, le mécanisme décisionnel produit par la matière grise a également une nature aléatoire.

L’imagination est plus importante que la connaissance

A. Einstein

D’ailleurs … regardez-moi ! J’ai des ailes, je peux m’envoler !

 

[1] Selon une série d’enquêtes (2009), les amputés unilatéraux du bras préfèrent ranger leur prothèse au placard. Voir thèse en anthropologie biologique.

[2] La semaine du cerveau 2017 : ville de Grenoble

[3] La semaine du cerveau 2017 : ville de Paris

[4] Thomas Boraud, CNRS, Institut des maladies neurodégénératives : Matière à décision (2016).

Judith NICOGOSSIAN
Photo de Judith Nicogossian, docteure en anthropologie bioculturelle et chroniqueuse MMMieux.fr
Anthropologue de la santé - Conférencière, Chroniqueuse, Enseignement et recherche.
Anthropologue de la santé - Conférencière, Chroniqueuse, Enseignement et recherche.
Etienne Leroux, illustrateur
Illustrateur
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