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Les chroniques de Judith Nicogossian : entre transhumanisme et communication non-verbale

Le cerveau transhumaniste

2025 – Civilisation transhumaine

Le dernier test prés-symptomatique m’annonça une probabilité de 82.4 % d’avoir une maladie neurodégénérative ; ma mère était sujette aux migraines et mes deux grand-mères décédèrent d’un AVC. La génération dont je faisais partie avait peu de chance d’échapper à la mort cérébrale. Particules fines, chlorhydrate d’aluminium, graines transgéniques, perturbateurs endocriniens, déficits oculaires liées à l’utilisation des écrans, ondes pulsées à hautes fréquences des champs électromagnétiques, manque d’activité, régression des facultés adaptatives chez l’humain.

Les ailes, dont je vous ai parlé la dernière fois, furent la première étape de ma transformation d’homo sapiens en être augmenté ; chaque rêve, de chaque nuit suivante, m’apportait une nouvelle modification. Il suffit d’une dizaine d’années pour faire de moi une super-femme, suivant les fruits de mon imagination. Des cheveux d’or voltaïque à ma dent bio-diététique, mes prothèses mammaires anti-typhons insubmersibles, ma seconde peau cyborg me rendait indétectable en purifiant l’atmosphère. Je contrôlais les objets par la pensée, multipliant mes capacités de stockage ; je commençais à hacker tous les réseaux ; télépathe, je lus dans les cerveaux. Je décidais de minimiser mes contacts aux autres, par bienveillance, par sympathie. Je devins solitaire. Plus je m’augmentais par des interfaces cerveau-machine et changeais mes organes, mes membres, plus les surfaces de mon corps s’affranchissaient des contraintes de mon enveloppe somatique, en découvrant d’autres limites ; je voyageais ainsi dans l’espace et la matière.

Mon corps, depuis la naissance, enchainait les étapes qui le menaient inexorablement vers la mort ; l’arrêt brutal de cette coïncidence hasardeuse, mon existence, dépendait effectivement du Temps, chaque jour révélait de nouvelles limites. Grâce à mes augmentations je pensais avoir transformer les limites en illimité. J’attendais le moment de la dissociation terminale entre hardware et software, celui espéré et redouté de l’éblouissement final, qui devait prendre forme dans le vertige de sa chute. Transcender la matière et alors, peut-être tenter une désincarnation.

Pourtant, fait troublant, je réalisais que, plus mon corps devait se libérer, plus il devenait en fait impotent et plus mon esprit était censé s’ouvrir au monde, puis il devenait en fait prisonnier, de plus en plus rarement éclairé par de petites joies chimiques, dopaminergiques et catécholamines que je prenais d’ailleurs en excédent.

Le soleil ne suffisait plus à nourrir mon corps, d’ailleurs je n’en supportais plus les rayons. Plus aucune idée d’augmentation ne me venait en tête à présent, et je commençais à me sentir comme une enclume, lourde et empesée. Je regardais autour de moi : dans le monde, l’évolution s’était arrêtée depuis bien longtemps, la culture et la technologie avaient fait des ravages, laissant des êtres sans pression de sélection. Ne subsistait plus aucun processus d’adaptation locale : les robots avaient pris en charge jusqu’aux efforts de maintenance. La terre s’embuait du sang et des larmes des espèces. La nature s’était transformée en zones à haute contamination, grises et zones toxiques, grises aussi. Derrière les sourires, des masques simiesques aux contours recousus pointaient un regard dans le vide. Une fois j’en croisais un, à la silhouette déformée, en réverbération sur une vitrine devant laquelle je passais. Puis je constatais qu’il n’y avait qu’une ombre dans ce reflet et que cela devait être moi. Le choc fut immense.

J’essayais la dépression. Elle ne me convint pas. Je me voyais chaque nuit avancer un peu plus inéluctablement, vers la mort. Je devins apnéique et m’entourais de robots.

Puis j’entendis parler d’un back-up de l’humanité qu’on envoyait sur Mars, retenter une seconde chance, pour une version 2.00 de l’humanité, la Terre ayant été trop corrompue. Je fus tirée au sort. Ils nous promettaient une deuxième vie, meilleure que celle-ci, grâce à quelques nouvelles petites techniques et technologies.

Je commençais à douter.

Quelles étaient mes limites ?

Étais-je encore humaine ?

Avais-je eu raison de m’augmenter ?

Qu’est-ce que c’est un super-cerveau ?

CONTEXTE : De la réparation du cerveau des maladies neurologiques, réparation qui a fait un bond au XXIe siècle, nous assistons aujourd'hui au projet d’augmentation de ses fonctions cognitives.

L’humain et sa définition

« Qu’est-ce que l’humain ?  ». Il apparaît que nous sommes des Homo Sapiens, avec une cognition, avec des émotions, mais que le concept d’humain n’est qu’une projection de ce que nous souhaiterions être au monde, concept philosophique utilisé dans une dialectique de l’humain et de l’inhumain. Les sociétés mettent en place des outils pour définir certaines catégories d’humain et d’inhumain.

D’où nous venons ? Il y a 500 millions d’années avec les premiers neurones, notre corps a engrangé une mémoire… Nous avons d’abord co-évolué avec tous les organismes vivants autour de nous. Depuis l’Homo Erectus, nous avons fait interagir notre biologie au sens large avec nos inventions techniques et leurs usages, ce qui change nos gènes, modifie extrêmement rapidement notre physiologie et notre rapport à la société, comme les vêtements. Et à présent, le numérique. Il bouscule notre société, mais il est aussi en train d’entrer dans notre corps. Le phydigital implique des changements dans les modes de communication, de nouvelles énergies, de nouvelles matières, de nouveaux cycles économiques, des changements dans les gouvernances, dans la représentation du monde, dans les relations à la nature, dans le statut des femmes, la mode, l’art… D’un point de vue anthropologique, lorsque tout cela se combine, on change de civilisation.

Sommes-nous entrés dans une phase de « destruction créatrice » (Joseph Shumpenter, économiste) ? Le postulat du transhumanisme dit que l’homme est arrivé au terme de son évolution, d’une singularité technologique proche.

« En réalité, nous n’en savons strictement rien. Personne n’aurait pu imaginer découvrir la théorie de la relativité que lorsque notre cerveau s’est mis en place il y a 300 000 ans ; et pourtant, c’est le même cerveau. Cette formidable plasticité est extraordinaire. Aujourd'hui ne négligeons pas que les NBIC apportent à la médecine de demain. La génération de nos parents n’imaginait pas qu’on arriverait à une telle forme intellectuelle, émotionnelle et physique passé 60 ans. » (Pascal Picq, Paléoanthropologue)

« Le vrai danger du transhumanisme, c’est que si l’on se convainc que l’homme est parvenu au terme de son évolution et qu’il faut l’augmenter par des artefacts, voire transférer son intelligence dans une structure en silicone, nous assistons là à la fin de l’humanité. » (Ibid.)

Les limites du cerveau

Certains des progrès nous plongent dans des abîmes de réflexion, la cryogénisation, la thérapie génique, les organoïdes. Prenons l’exemple de la maladie d’Alzheimer, qui détruit certains neurones, donc certains circuits de la mémoire. On aimerait les remplacer et des recherches menées actuellement sur des cellules-souches progressent vite et devraient le permettre un jour. Cela veut dire qu’on va restaurer à ces malades des capacités de mémoire, mais sans les souvenirs qu’ils auront perdus. Qui sera le patient en face de nous ? Une personne âgée mais redevenue enfant d’un point de vue de la mémoire ? Sa famille, ses proches ne reconnaîtront pas – et ne seront pas reconnus par – cette nouvelle personne qui aura perdu toute une partie de l’histoire de sa vie. On « réparerait » un malade et lorsqu'il verrait son conjoint, il lui dirait : « Mais qui êtes-vous ? » (Vallancien, Médecin, 2017)

Cerveau augmenté = humanité diminuée ? [1]

 

Le super-cerveau

Que penser de l’augmentation cérébrale ? Augmenter ses capacités cérébrales ? Accroître nos connaissances ? Comprendre mieux ? Est-ce possible ?

La définition du vivant est celle du cerveau actif c’est-à-dire des interactions avec les niveaux émotionnel et sensoriel et prise de décision : quand l’électro-encéphalogramme est plat, c’est la mort.  

  1. La greffe de cerveau

Aspects transgressifs du projet transhumain, de réparer à augmenter (Judith Nicogossian, anthropologue). De comprendre le code neural, l’architecture des circuits, le fonctionnement des codes, à l’augmentation des processus cognitifs de l’homme ! Dimension fantasmatique importante, soulignant une méconnaissance générale des processus physiques en jeu dans les fonctions cognitives. Théories fumeuses sur des bases scientifiques. « Les chercheurs eux-mêmes se laissent berner par leur propre espérance. » (Thomas Boraud, neuoscientifique) Création d’un surhomme transhumain, impossible. On ne pourra jamais greffer un cerveau sur un corps.

  1. Découvrir des fonctions cérébrales inconnues et/ ou des ressources cognitives inconnues

Impossible. Nous n’utilisons l’ensemble de notre cerveau, et non pas que 10 % : ce n’est pas un muscle mais l’élément essentiel à notre existence notre perception au monde, à l’autre, à nous, à moi. Interaction entre le cerveau, le corps qu’il protège et l’environnement, par les émotions et ses sens (par exemple la vue et son organe sensoriel, les yeux). Il y a 100 kilomètres de réseaux neuronaux, en arborisation. Et pour chaque cellule des interconnections avec d’autres cellules entre 50 000 et 500 000 contacts. Les neurones sont constamment actifs : pas de neurone au repos même pendant le sommeil. L’activité oscillatoire très lente de repos, impliquant de nombreuses zones cérébrales, peut être liée au processus de consolidation des apprentissages. Les cellules gliales, qui traitent les informations localement, sont aussi importantes que les neurones, qui traitent les informations à grande distance.

Le cerveau n’est pas un ordinateur. On ne peut pas dissocier le hardware du software. Toute modification du cerveau a des conséquences sur la structure interne. Si on modifie une aptitude au-delà du simple apprentissage, on altère une autre fonction.

Un organe # une machine

  1. La rééducation de la conscience sur un ordinateur et dématérialisation.

Un fantasme.

« Mais, lorsque, dans un jour lointain, on aura atteint la pleine compréhension du cerveau, je ne crois pas du tout qu’on pourra, par exemple, télécharger sa mémoire. La mémoire est une trace fonctionnelle dans un réseau de connexions (les synapses) entre les cellules. Elle est répartie de façon diffuse dans différents circuits de mémoire des mots, des images… On peut l’imaginer comme une carte d’interactions fonctionnelles, un ensemble de points qu’il faut regrouper avec des accès plus ou moins forts, rapides, directs entre ces points. Donc, si on était capable de télécharger cela sur un ordinateur, on ne ferait qu’obtenir une image de l’activité du cerveau à un moment donné. Ce qui serait inutile. Car, ce qui fait l’intérêt de notre cerveau n’est pas notre stock de mémoire, mais la façon dont telle partie va nous permettre d’interagir avec autrui et de créer quelque chose qui nous est propre…Il n’y pas d’aire de la mémoire, mais de multiples réseaux de connections avec différents types de mémoire ! » (Hervé Chneiweiss, neurobiologiste)

On ne réduit pas un cerveau à des puces de silicium. « Vouloir croire que les neurones sont des petits systèmes de bits 1-0 multipliés à l’infini en péta-bits en hexa-bits, c’est ridicule, un côté enfantin, quand on compare le fait que nos transmissions neuronales sont d’abord faites avec des données chimiques inimaginables et que dans les synapses il y a à la fois une quantification et une qualification du message passé d’un neurone à l’autre, qui n’a rien à voir avec le système binaire des ordinateurs. » (Ibid.)

  1. La greffe de tête

Ou plutôt la greffe de corps, une expérience à l’annonce fracassante annoncée par Serge Cavallero, neurochirurgien, démesure humaine qui ne peut aboutir à un résultat heureux ni même une rééducation probante chez l’individu, source de nombreux problèmes éthiques.

 

  1. Sciences et technologies

Le transhumanisme crée des amalgames entre science et technologie (Thomas Boraud, neuroscientifique), alors qu’il y a des différences.

1ère ambiguïté : Les sciences œuvrent à une augmentation des connaissances (le domaine académique n’est pas rentable) et les technologies sont une transformation des connaissances en outils (avec des brevets pour des usages mercantiles). Si les connaissances existent, les applications technologiques posent problème : le système se dégrade régulièrement après une courte période de temps (ex. : la qualité des signaux transmis, risques infectieux, risques secondaires). Enfin, la décision de poursuivre le transfert technologique va dépendre du coût.

2ème ambiguïté : Le glissement sémantique de la reconstruction pour aider un public déficient à l’augmentation des fonctions de chacun. Nous sommes encore loin de la neuro-prothèse pour tous (stades de prototypes) !

La connaissance scientifique existe mais le transfert technologique pose problème.

D'ores et déjà la société se dirige vers la bio-ingénierie contemporaine. Ce n’est pas parce que ça existe que ça marche ! Le transhumanisme va au-delà de l’intérêt social économique et des objectifs de santé, politiques de santé publique.

Interrogation par anticipation sur les risques encourus sur l’individu et la société. Les scientifiques doivent se garder des sirènes de la brevetabilité et de la startupisation des connaissances. Les connaissances doivent être rendus publiques pour éviter les dérives. Les éléments descriptifs de probabilité sont vrais à grand échelle – d’une population entière – mais jamais à l’échelle d’un individu.

  1. Le cerveau : un outil adaptatif

La dernière étape d’une pression de sélection ayant favorisé les mutations cérébrales présentant un avantage évolutif date de 100 00 ans. Le cerveau ne fonctionne pas de façon modulaire (décision, action, etc.). Nos « fonctions » n’est pas un module avec des propriétés bien définies rattachées à un module spécifique de l’organe, mais fonctionne dans de vastes réseaux redondants et mal individualisés par nature. Nos connaissances des mécanismes physico chimiques des processus cognitifs du cerveau sont très rudimentaires, partielles.

« Il ne faut pas confondre le besoin des neurosciences et de la recherche fondamentale de faire des modèles du cerveau – à l’échelle, d’une cellule, d’un circuit, du cerveau lui-même  - et le risque d’un cerveau modèle, une croyance et une certaine détermination entre ce que nous sommes capables de décrire (observable) et ce qui pourrait être autrement. » (Hervé Chneiweiss)

Il ne faut pas confondre vouloir comprendre comment un circuit se forme, avec une « mythologie de la neuromancie[7] » - comme lire dans la pensée -, ou celle d’« une géniemancie » - avec les 3 milliards de lettres de la génétique ! Le vivant est singulier, il y a une différence entre les cartographies du cerveau et ses aspects modélisables et croire que j’ai cartographié le tout.

« Notre rationalité est limitée par son origine. La rationalité absolue ne présente pas un avantage évolutif ! » (Thomas Boraud, neuroscientifique[8]) Le mécanisme décisionnel produit par la matière grise a une nature aléatoire. Alors, rationalité ou capacité d’adaptation ? Notre cerveau peut être rationnel mais ce n’est pas son mode de fonctionnement fondamental : il est avant tout adaptatif avec des mécanismes de plasticité cérébrale et œuvrant à des simulations imaginaires permanentes !

Un cerveau ne calcule pas – un cerveau peut aussi calculer.

Conclusion

Entre connaissance et hybris (démesure), il existe des risques en lien au digital et l’entrée du digital dans nos corps à accéder à l’ensemble de nos données pour établir des profils d’humain (professionnel, biologique, sociologique, etc.). L’idée du transhumanisme a fait florès - vouloir voir ces connaissances sur le cerveau comme une nouvelle capacité de l’individu à devenir un super-individu – et devient un projet de construction des sciences autour d’une finalité transhumaniste. Pour les transhumanistes, notre nature doit co-évoluer via les connaissances technologiques, l’humain devient obsolète et doit s’hybrider à l’inhumain pour développer ses capacités cognitives. Ce projet anthropologique solidaire des sciences donne une conception de l’humain et une conception de la science.

Avec cette vision autocentrée sur l’individu, et irréaliste sur le plan des neurosciences, on perd le vivant, alors que le vivant est dynamique, le cerveau est dynamique, toujours ouvert sur son environnement. Son remodelage et sa construction sont permanents, sa plasticité, en permanence se refont certaines cellules, de nouvelles connections et de nouveaux circuits.

« Le cerveau humain n’existe pas. Il n’existe que des cerveaux, en interaction avec d’autres individus. Il n’existe pas d’humains sans autres êtres humains. Nous n’existons que grâce aux autres. » (Chneiweiss, Ibid)

Rien ne semble avoir encore avoir conduit à de nouvelles espèces ni favorisé l’émergence de nouvelles capacités cognitives.

Plus loin, pour certains, culture et technologie, en fournissant des outils technologiques accessibles à un grand nombre, ont limité les effets de la pression de sélection, en observant les processus d’adaptation locaux, et ont plutôt tendance à quasiment stopper le processus d’évolution chez l’homo sapiens. 

Un rappel : Le sens et le désir sont la singularité du vivant, et non pas la capacité du cerveau à calculer.

Sources

[1] Editions La Découverte, mai 2016 Migel Benasayag

[2] Voir Neuromancer de W. Gibson (1984)

[3] Matière à décision (2016) Thomas Boraud, CNRS, Institut des maladies neurodégénératives

Judith Nicogossian
Photo de Judith Nicogossian, docteure en anthropologie bioculturelle et chroniqueuse MMMieux.fr

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