Nous sommes le 17 octobre 2012. Gauthier, 18 ans, vient de mourir à l’hôpital de Brest. Il s’était pendu dix jours avant, dans l’abri de jardin de la maison de ses parents. Victime de cyber harcèlement, ou harcèlement numérique, il a préféré mourir plutôt que de supporter la diffusion d’images graveleuses le concernant auprès de sa liste de contacts. Quelques temps auparavant, il avait « rencontré » une très jolie jeune femme sur Chatroulette, une application qui permet d’être mis en relation avec des inconnu(e)s de façon aléatoire, sorte de roulette russe de la relation. Si le contact ne convient pas, on appuie sur next et une autre personne apparaît sur l’écran via la webcam. Excité par sa nouvelle rencontre, le jeune homme en vient à se masturber. Son interlocutrice fait des captures d’écran puis le menace de diffuser ces images s’il ne lui envoie pas de l’argent.

Le 3 mars 2016, Juliette s’est donnée la mort en se jetant sous un train. Un selfie intime, pris par son ex-petit ami, circulait entre lycéens, et la jeune fille ne l’a pas non plus supporté.

Internet amplifie le regard de l’autre

Le jeune homme mort tragiquement faisait partie de la grande bourgeoisie brestoise, un milieu où il convient de sauver les apparences à tout prix. Il y a des choses qui ne se font pas, ou, si elles se font, ne se montrent pas. Chacun, et pas seulement dans la haute-bourgeoisie, se construit à partir d’une image de soi idéalisée. On s’imagine comme ceci ou comme cela, en fonction de l’éducation reçue, des valeurs familiales, ou d’autres modèles pris chez nos pairs. Quand la réalité vient bousculer cette image de soi, la chute est douloureuse. Elle l’est d’autant plus quand elle est médiatisée, encore plus dans certains milieux comme celui des grands bourgeois, très soucieux du qu’en dira-t-on. Ce jeune homme a intégré les valeurs propres à son milieu social à un point tel qu’elles en sont devenues tyranniques. Ces images de lui en train de succomber à ses pulsions sexuelles – chose normale et constitutive même à son âge – contrevenaient à la norme à partir de laquelle il s’était construit.

Chacun d’entre nous a sans doute éprouvé de la honte et de la culpabilité un jour, en craignant le jugement d’autrui. Or Internet et les réseaux sociaux viennent amplifier le regard de l’autre et exacerbent également les sentiments de honte et de culpabilité que l’on peut éprouver à être jugé, ou à imaginer l’être. Les adolescents sont particulièrement travaillés par le sentiment de culpabilité, qui va ensuite se muer en honte. Pour le comprendre, il nous faut revenir à la notion de surmoi, l’instance psychique qui nous permet de nous contrôler, de savoir ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Quand on enfreint les règles (je n’ai pas rangé ma chambre, j’ai séché les cours), on en ressent une certaine culpabilité, qui est normale et, là encore, constitutive. Elle est le signe que la norme est intégrée, que l’on peut se détacher des figures parentales représentantes de l’autorité puisqu’on sait ce qui relève de l’interdit et ce qui est autorisé. Ce qui n’empêche pas de fantasmer la transgression : ainsi il est sain de faire des rêves de transgression. Le refoulement est structurant, mais la transgression vécue en rêve – retour du refoulé – permet d’évacuer les tensions et les pulsions agressives. Tout comme le fait de se masturber, dans la vraie vie, devant une webcam : quand la pression sociale et familiale est très forte, l’exhibitionnisme devient quasiment une nécessité. Les jeunes femmes soumises à une éducation très stricte s’échappent elles aussi de la tyrannie des interdits en adoptant parfois des conduites hyper sexualisées. Gauthier, lui, a préféré retourner les pulsions agressives contre lui en se pendant dans l’abri de jardin.

Le retour de l’exhibitionnisme

On le voit, Internet offre une vraie caisse de résonance en cas de transgression et les adolescents sont une proie toute trouvée. En effet, l’adolescence est une étape de la vie qui se caractérise par des retrouvailles avec l’exhibitionnisme infantile. Quand, vers 2 ou 3 ans, l’enfant découvre son corps et s’amuse à s’explorer, voir à se masturber au vu et au su de toute la famille. Ce comportement n’a rien d’inquiétant. Il suffit alors de lui indiquer que ce qu’il est en train de faire n’est ni sale ni interdit, mais qu’il faut le faire dans sa chambre, et pas sous le regard de ses parents ou d’autres personnes. C’est un moment important car l’enfant comprend alors la différence entre ce qui est montré et ce qui est caché, la pudeur et l’impudeur, ce qui relève de l’intime. Une telle attitude de la part des parents permet de placer ces premières découvertes du côté du surmoi – avec l’installation de règles qui ne diabolisent aucun comportement – plutôt que du côté de la honte. A noter, au passage, que certains parents, encore aujourd’hui, ne parviennent pas à adopter ce comportement et ont même des réactions susceptibles de générer des effets catastrophiques sur le devenir de leur enfant : ceux qui n’interdisent rien et surtout pas les gestes de l’intime, allant même jusqu’à faire l’amour devant lui et ceux, hyper culpabilisants, qui sont capables de punir et même de frapper leur enfant en train de se masturber.

Quoiqu’il en soit, répétons-le, cette impudeur de l’enfant est nécessaire pour qu’il intègre des notions essentielles. Et c’est cette même impudeur qui revient à l’adolescence, sous la forme régressive de l’exhibitionnisme. Internet offre donc une terrible caisse de résonance, parfait reflet amplifié de notre société qui juge et qui condamne. Aujourd’hui, des entreprises proposent d’effacer les images ou les propos gênants, pour lisser la e-réputation des internautes ayant eu un moment de faiblesse dans leur jeunesse, par exemple. Mieux vaut le savoir : ces services sont une duperie puisqu’on ne peut rien effacer sur Internet. Moyennant des sommes conséquentes, autour de 10 000 euros, ces sociétés se contentent en fait de modifier le référencement des images et propos compromettants. Qui n’apparaîtront qu’à la dernière page consacrée à la personne soucieuse de son e-réputation. Comme les internautes s’arrêtent souvent à la première ou deuxième page proposée par le moteur de recherches, l’honneur peut être sauf.

Les humoristes et les comédiens savent, eux, que l’humour est une arme redoutable et efficace contre la culpabilité. Ils se jouent, au sens vrai du terme, de nos petites hontes. Mais pour des jeunes gens par définition en cours de construction, c’est forcément plus difficile. Et même pour des adultes. Ainsi de cette femme ingénieur qui, plus jeune, avait été modèle de photos érotiques. Fort jolies d’ailleurs. Au moment de postuler pour un nouveau travail, elle a logiquement cherché à éliminer ces photos, moyennant finances. Pourtant, ces clichés ne faisaient pas d’elle une mauvaise professionnelle, d’ores et déjà reconnue par ses pairs. Une autre jeune femme, rongée de culpabilité, s’est rasée la tête après que son ex-petit ami ait diffusé sur Twitter des petits films d’elle, nue, dans son salon, en train de chantonner en sortant de la salle de bains. En se présentant le crâne nu, un peu comme ces femmes punies au lendemain de la 2è guerre mondiale, parce qu’elles avaient couché avec des Allemands, cette femme expiait sa faute. Elle se forçait elle-même à faire pénitence, au vu et au su de tous, créditant le fait qu’elle avait mal agi. Où est le mal à sortir nue de sa salle de bains en chantant ? Et à ne pas se méfier de son petit ami en train de nous filmer, que l’on n’imagine pas un seul instant capable de diffuser des images relevant de notre intimité parce qu’on lui fait confiance ?

Les victimes, des proies faciles

Le cyber harcèlement fait des ravages et ce sont des personnes fragiles qui en sont victimes. Le sujet est délicat, car le harcèlement ou les actes de violence, quels qu’ils soient, supposent que les différents protagonistes sont acteurs de la relation. Cela n’enlève rien à la souffrance de la personne qui se fait harceler. Et n’enlève rien non plus à l’abjection commise par le ou les harceleurs (ils sont souvent en groupe d’ailleurs, comme pour asseoir leur légitimité et leur force). Pour être clair, nous avons tous été « une tête de Turc » à un moment ou à un autre, surtout à l’école. Ou en tout cas, nous avons été bousculés, ou insultés. Il est bon de savoir, d’ailleurs qu’un adolescent qui en bouscule un autre, exprime du désir à son égard. Et qu’à cet âge les insultes sont des mots d’amour (comme ce provocant jeune homme en séance qui a répété « enc… de sa mère » 72 fois et à qui l’on faisait remarquer qu’il aimait décidément beaucoup sa mère). Bref, face aux insultes ou aux bousculades, certains répondent immédiatement, y compris parfois par une bonne raclée… et d’autres laissent faire. N’en parlent pas, ni à leurs parents, ni au CPE (conseiller principal d’éducation), de peur de passer pour un faible. Il n’est pas question d’accabler les personnes harcelées, mais seulement de faire remarquer que les bourreaux trouvent facilement leurs victimes, celles qui se laissent maltraiter sans réagir. On peut (p)oser la question : de quelle façon est-on élevé dans le regard de ses parents pour ne pas avoir un sursaut lorsqu’on est réduit à rien ? Par des harceleurs qui ne brillent pas par leur courage mais plutôt par leur manque total d’empathie ! Sujet sensible. Pourquoi les personnes harcelées s’enferment dans un processus masochique ? Sans doute parce que nous sommes notre pire ennemi, nous courons souvent à notre propre perte. Luc Chatel, quand il était ministre de l’Education Nationale, a adopté une mesure intéressante : les personnes victimes de harcèlement sur les réseaux sociaux pouvaient le signaler. Mais certains enfants ou jeunes gens ne le font toujours pas… Une fois encore, il n’est pas question de leur jeter la pierre. Mais les limiter et les confiner à leur statut de victime n’est pas très aidant. La France valorise beaucoup les victimes aujourd’hui, comme si plus rien ne pouvait être dit et pensé, une fois que le mot avait été prononcé. Mais certains jeunes très isolés, qui se plaignent de leur exclusion par leurs pairs, s’avèrent totalement acteurs de la situation. Tel ce jeune homme, reçu en séance, se plaignant qu’il était seul. En cours, pendant les pauses… Unique, donc, lui fait-on remarquer ? Oui, je les méprise tous, répond-il. Il y a quelque chose, chez certaines victimes de harcèlement (pas toutes, il est toujours difficile de généraliser), d’un rapport à la toute-puissance, d’un narcissisme négatif. « Je porte le malheur du monde, je suis donc unique » semblent-elles penser, en recherchant systématiquement les situations où elles vont être punies, qui les confirment dans leur idée.

Michael Stora

Psychologue et psychanalyste

Psychologue et psychanalyste

Doriane Tchekhovitch

Designer graphique & Illustratrice : www.dorianetchekhovitch.com

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