Le fabuleux pouvoir de l’ocytocine

Validé par le
comité médical

Depuis la nuit des temps, tous les mammifères produisent de l’ocytocine, et sa composition chimique est la même chez tous. Une raison à ça : sans ocytocine, pas de perpétuation de l’espèce !

Ce petit peptide fut découvert en 1906 par Henry Hallett Dale, qui observa ses capacités à déclencher les contractions utérines. Le terme ocytocine (OT) vient donc des mots grecs ôkus et tokos, signifiant littéralement « accouchement rapide ». Elle a un autre rôle, crucial, qui est de déclencher l’éjection du lait. Sans ocytocine, pas d’allaitement ! Plus d’un siècle après sa découverte, elle continue de faire régulièrement la une des médias, et de passionner une grande communauté de chercheurs, dans des domaines qui vont de la neurobiologie aux sciences sociales.

En effet, elle a un rôle crucial dans la physiologie de la reproduction mais aussi dans les comportements de reproduction. Son implication ne s’arrête pas là, on va aussi la retrouver dans les liens affectifs, tels que l’attachement mère-enfant, les relations de couple, et de nombreux autres comportements sociaux-affectifs.

Impossible de parler d’ocytocine, sans s’intéresser à sa petite sœur, la vasopressine. Ces deux molécules sont des peptides aux structures très voisines, et les neurones qui les produisent sont situés dans des zones cérébrales similaires. La vasopressine est primordiale pour le maintien de l’équilibre hydrique corporel, en réabsorbant l’eau au niveau des reins, et régule également la pression artérielle. Comme l’ocytocine, elle est impliquée dans les comportements sociaux, mais serait davantage génératrice de vigilance et de stress. Ainsi on lui prête un rôle dans la survie individuelle en contrôlant les comportements de défense, tels que la mobilisation et l’agression.

La compréhension du rôle de l’ocytocine dans l’attachement nous vient de deux petits mammifères, très proches génétiquement mais aux comportements radicalement opposés. Il s’agit de campagnols, d’un côté le campagnol des prairies (Microtus) et de l’autre le campagnol des montagnes (Alticola). Le campagnol des prairies a la particularité d’être monogame (seules 3 à 5 % des espèces animales le sont). Quand un couple se forme, c’est pour la vie ! La confection du nid, les soins aux petits : tout se fait à deux, et ils y consacrent beaucoup de temps sur une longue période. Cerise sur le gâteau : Monsieur défend Madame des indélicats. En revanche, le campagnol des montagnes a de nombreux partenaires, et fait peu de cas de ses petits.

Très peu de choses séparent biologiquement ces deux espèces : seule une densité plus grande de récepteurs pour l’ocytocine et de récepteurs à vasopressine au niveau du système limbique chez le campagnol des Prairies que chez le campagnol montagnard. Pour bien comprendre, il faut réaliser qu’une molécule (l’ocytocine par exemple) émet un signal qui doit être capté par un récepteur pour avoir une quelconque action (C’est pour cette raison que l’on parle de neurotransmetteur), un peu comme une clé doit trouver sa serrure pour ouvrir la porte. Ces récepteurs à l’ocytocine et à la vasopressine sont très nombreux chez les campagnols des prairies au niveau du système limbique qui constitue le cerveau émotionnel. En réalisant des modifications génétiques, qui suppriment ces récepteurs, ou au contraire en augmentent artificiellement la densité, des chercheurs ont montré que l'ocytocine est nécessaire pour que la femelle développe une relation de couple et aussi pour stimuler son comportement maternel. Chez le mâle, la vasopressine a le premier rôle et développe leur fidélité et leur implication auprès des petits.

Chez les singes Titi (Callicebus cupreus), eux aussi monogames, la séparation ou la réunion du couple entraîne des modifications, dans les réseaux neuronaux, médiées par l’ocytocine et la vasopressine. Chez les marmosets (Callithrix jacchus), petits singes de la famille des Ouistitis, les niveaux d’ocytocine trouvés dans les urines sont corrélés à l’attention qu’une mère porte à son petit.

Impliquée dans l’attachement mère-enfant, la monogamie, la fidélité, l’ocytocine ne s’arrête pas là dans ses vertus amoureuses ! Ainsi, lors des relations sexuelles, l’ocytocine veille ! Elle va s’élever lors des stimulations génitales et exploser au moment de l’orgasme, chez l’homme comme chez la femme. Les caresses, câlins, moments tendres eux aussi augmentent les niveaux d’ocytocine. Comme cette demoiselle est aussi impliquée dans les circuits de l’attachement, on soupçonne qu’elle aide à la formation du couple et à sa pérennité. Une expérience a été réalisée chez 163 jeunes adultes, 120 fraichement amoureux (soit 60 couples formés depuis 3 mois) et 43 célibataires. Les niveaux d’ocytocine sanguins ont été trouvés supérieurs chez les couples par rapport aux célibataires. Six mois plus tard, ceux restés en couple avaient toujours des taux élevés d’ocytocine alors que ceux qui s’étaient séparés entre temps avaient des niveaux d’ocytocine plus bas. Ainsi, l’ocytocine pourrait avoir un rôle important dans l’attachement romantique chez l’homme comme chez la femme. La dopamine, molécule du plaisir, s’associe à l’ocytocine, qui forment ainsi un cocktail qui va contribuer à renforcer, au fil du temps, le sentiment de proximité et de bien-être entre les partenaires sexuels.

D’une façon plus large, la vasopressine et l’ocytocine sont importantes dans la mémoire de reconnaissance sociale, c’est à dire la capacité à identifier et à se souvenir d’individus. Cette mémoire est primordiale pour nous aider à savoir si on engage ou si on évite une interaction. Ce choix sera aussi fonction du contexte et de l’état dans lequel nous nous trouvons à ce moment « t ». L’exemple de l’effet Bruce, du nom de son découvreur, illustre bien ce phénomène. Il s’agit d’une forme d’avortement observée chez les mammifères lorsque la femelle enceinte est exposée à un mâle inconnu. Cela provoque l'échec de l’implantation voire de la poursuite de la grossesse. Cela a été observé chez au moins 12 espèces de rongeurs, et aussi en condition naturelle chez des primates en Ethiopie (Les Gélada ou singe-lion). Les expériences consistent à mettre une femelle récemment fécondée en contact avec un nouveau mâle, ou avec son urine, ou sa litière souillée. La femelle bloque alors l'implantation de ses embryons, ou les avorte, ou les réabsorbe. En fonction de l'espèce et des conditions expérimentales, l'interruption peut avoir lieu entre le moment de la conception et jusqu'à 17 jours après ! Cet effet n’a pas lieu si la femelle est mise en présence du mâle qui l’a précédemment fécondée. Grâce à l’olfaction, chez ces mammifères, il se met en place une mémoire qui permet de discriminer le père de l’inconnu. Or, chose intéressante, lorsque l’on génère par manipulation génétique des souris dépourvues d’ocytocine, elles avortent dès qu’elles sont en contact avec un mâle, que celui-ci soit un inconnu ou celui qui les a fécondées ! Elles ont perdu cette mémoire de reconnaissance ! La vasopressine n’est pas en reste puisqu’elle aussi est impliquée dans cette mémorisation sociale, avec cette fois un rôle prédominant chez le mâle.

L’interrelation entre agression et soumission, qui chez nos amis les bêtes conditionnera celui qui aura accès à la femelle, à la nourriture, au territoire, va aussi être importante dans les relations sociales. La clé de la compétition va être l’agression. L’ocytocine et la vasopressine sont toutes deux impliquées dans la modulation des comportements d’agression entre les mâles ou de l’agression défensive de la femelle. Cette fois leurs effets se font en interaction avec les hormones sexuelles, telles que les œstrogènes et la testostérone. D’autres études montrent également l’importance de la vasopressine dans les comportements de coopérativité chez l’homme, et des comportements pro-sociaux au sens large.

Les comportements sociaux sont altérés dans certains troubles neuropsychiatriques, tels que les troubles du spectre autistique, le trouble de la personnalité limite (borderline), la schizophrénie ou encore le stress post-traumatique. Plusieurs études sous-tendent que les systèmes ocytocinergiques et vasopressinergiques sont dérégulés chez un certain nombre de ces patients. On pourrait ainsi escompter un effet bénéfique d’un apport de ces substances par voie médicamenteuse. Le spray nasal est une voie d’administration prometteuse puisqu’elle est une des rares à permettre aux substances actives d’atteindre directement le cerveau. Plusieurs études publiées ou en cours d’investigation cherche à déterminer le bénéfice potentiel de ces sprays dans l’amélioration de différentes compétences sociales.  Dans le même sens, la mesure des niveaux d’ocytocine sanguins pourrait être utilisée comme biomarqueurs de ces compétences sociales, et une possible amélioration de leurs déficits envisagée dans certains de ces troubles. Beaucoup d’espoirs résident dans ces deux neuro-hormones, qui semblent jouer le rôle de glue neurochimique du lien social. Cependant, il est important de garder la tête froide et de ne pas s’enthousiasmer outre mesure. L’ensemble de ces phénomènes est infiniment complexe, et une ou deux molécules à elles seules ne peuvent expliquer ou contrôler les rouages des mécanismes en jeu. De plus, certaines études jettent une ombre sur le tableau, modulant les effets positifs de l’ocytocine et de la vasopressine, et faisant apparaître un effet contraire à celui escompté à trop fortes doses, ou encore des effets variables selon la constitution génétique de l’individu ou selon son état psychologique. Aussi, piste formidable de recherche, oui ! remède miracle à tous nos conflits, non !

Dr Sylvie Thirion
Photo de Sylvie Thirion, enseignante chercheuse à Aix-Marseille Université.

Le Dr Sylvie THIRION  est enseignante chercheuse à Aix-Marseille Université.

Elle est également présidente de l'association ValBioMe qui œuvre pour la valorisation des sciences biomédicales : www.valbiome.fr

Le Dr Sylvie THIRION  est enseignante chercheuse à Aix-Marseille Université.

Elle est également présidente de l'association ValBioMe qui œuvre pour la valorisation des sciences biomédicales : www.valbiome.fr

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