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Danser le Tango pour se soigner ?

Publié le 03/05/2017

 

En Argentine, à Buenos Aires, des institutions hospitalières comme l’Hospital de Clinicas, se servent du tango en tant qu’outil thérapeutique, pour les patients atteints de maladie neurodégénératives – et plus particulièrement les Parkinsoniens - mais également pour ceux d’hôpitaux psychiatriques. Effectivement, nombreuses sont les études qui démontrent les bénéfices du tango, et du rythme de la musique sur les patients par la stimulation de l’ensemble des mécanismes de la danse, qui aiderait ainsi à compenser la défaillance des neurotransmetteurs et à améliorer le vécu des malades.

Langage du corps pour se soigner ?

Quels sont les bénéfices du tango ?

Définition de la santé

En 1948, l’OMS donne une définition universelle de la santé « un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas en une absence de maladie ou d’infirmité ». En 1976, l’OMS crée de manière permanente, en son sein, un programme spécifiquement consacré aux médecines traditionnelles. Le passage de l’homme-machine au concept de l’homme multidimensionnel avec le nouveau paradigme d’un « homme total » – à la fois physique, mental et social : un être producteur de culture.

Le tango argentin, une culture

Le tango argentin possède une histoire riche et la beauté de sa pratique ont contribué ensemble à déclarer cette danse en tant qu'héritage incontestable culturel du monde, patrimoine immatériel de l’humanité (Unesco, 2009) – avec l’image très médiatisée de Mora Godoy, ou d’autres couples dansant sur La Cumparsita - et des scènes de tango apparaissant dans de nombreux films ou dessins animés.

L’espace du tango est un lieu culturel de croisement, d’interactions ; il peut être à l’intérieur ou à l’extérieur. On étend l’espace de la milonga à la rue, dans les quartiers, comme celui de San Telmo, à Buenos Aires.

C’est une culture vivante ; chacun se l’approprie à sa manière. Il existe deux styles :

  • le tango Milonguero ou tango apilado (1990), se danse proche (apretado), l’épaule de la femme s’encastre dans l’épaule de l’homme, le buste est contre buste, et il y a peu de figures ; de même, en milonga, les règles sont plus « strictes », un danseur n’a pas le droit de danser plus de trois fois de suite avec le même partenaire.
  • l’abrazo Americano (ou « tango fantasia », « tango de scène », « tango for export ») est un tango spectacle, avec plus d’amplitude, un tango « ouvert ».

Tango et santé

Un médecin argentin, Marani, cardiologue de Buenos Aires, propose à ses patients un atelier tango, présenté comme étant bénéfique à soigner et accompagner les maladies cardiovasculaires, infarctus, pré-infarctus, chirurgie coronaire, angioplastie… « La pratique régulière du tango permet de faire baisser les facteurs de risque pour les artères, le cholestérol, le diabète, la pression sanguine… En plus, elle développe de nouveaux canaux de circulation et permet une revascularisation naturelle », affirme-t-il.

Des chercheurs en médecine du Missouri, Washington University, reconnaissent que la thérapie Tango déroge à notre vision occidentale très cartésienne de la santé et de l’acte du soin. Pourtant, le tango fonctionne parfaitement à améliorer la condition de vie des malades et œuvre activement à retarder l’évolution des symptômes. D'ailleurs, après Buenos Aires, la liste s’agrandit, Montréal, New-York, les résultats de nombreuses études sont clairs : les connections corps-esprit se font de façon plus rapide et spontanée pendant que vous et votre partenaire dansez – tandis que, chaque jour, les prescriptions médicales incluent « allez danser le tango argentin » !

La maladie de Parkinson

 

Il s’agit de la 2ème maladie neurodégénérative affectant le système nerveux central (après Alzheimer). Les chiffres américains donnent 6 nouveaux cas par heure diagnostiqués et 164 par jour. En France, la prévalence est de 0,4 % de la population, c’est-à-dire 200 000 personnes, avec un âge moyen de 58 ans au diagnostic.

Les causes mal connues, qui résultent en un déficit de dopamine – qui engendre une dépression. 

Les symptômes sont la triade diagnostic de l’hypertonie, le tremblement de repos et l’akinésie. Marche à petit pas; blocages (ex: passage de portes), perte de l’équilibre et chutes à répétitions, attitude en flexion, visage figé, diminution des mimique, sont autant de signes de la maladie.

La prise en charge est habituellement médicamenteuse (L-DOPA) et rééducative, avec une prise en charge par les kinés. Quand les conditions le permettent il est également possible de recourir à l’intervention révolutionnaire de la neurostimulation profonde, mise au point par (le grenoblois) A.-L. Benabid

Si la danse n’est pas curative, son retentissement sur la motricité des Parkinsoniens est incroyable : ils dansent plus facilement qu’ils ne marchent. De même sur le plan neuropsychologique, cette pratique se révèle comme un antidépresseur non-négligeable. Enfin, les malades transcendent l’isolement et la solitude grâce aux codes de la danse et la sociabilité qu’elle implique.

La danse permettrait de travailler : les troubles de l’équilibre, de la posture (redresse l’attitude en flexion par l’axe « tête bassin pieds ») ; ceux des changements de trajectoire dans l’espace, en travaillant la rotation autour de l’axe et les changements de direction ; l’hypertonie (avec des mouvements répétitifs simples ; les blocages à la marche, avec l’utilisation du rythme qui débloque ou le franchissement d’obstacles – comme le pied du partenaire à franchir…

Le langage du corps

Le « langage du corps » est utilisé pour la première fois par l’anthropologue Birdwhistell (1952). Le corps fait passer un message aussi efficace que les mots que l’on prononce. Entre locuteurs, émetteur et récepteur, dans le cadre d’un acte de communication, on réagit même sans s’en rendre compte aux messages non-verbaux mutuels.

Les domaines de la psychologie (les émotions) et de l’éthologie (le comportement) s’intéressent à la communication non-verbale ; de même, ces études bénéficient de nombreux apports de la sociologie, de l’anthropologie, des neurologies, des neurosciences, avec l’imagerie cérébrale (1990), qui en précise des connaissances, cartographie des zones du cerveau activées.

Ces connaissances replacent le corps humain comme le premier outil de perception au monde :

  1. Le corps est le premier de tous les signes. L’étymologie trouve son origine dans le rapport au corps avec le monde extérieur (Guiraud).
  2. Origine corporelle du langage. La motricité est toujours liée directement ou non à une expérience émotionnelle, imposée par une relation avec autrui (Bernard,1976).
  3. Le corps, pivot du monde. « Je suis un corps » et non pas seulement « j’ai un corps ». La conscience du corps vient de l’expérience du corps. Etre un corps est le rapport à son propre corps, à son corps vécu, en interaction aux autres corps (Merleau-Ponty). L’expérience corporelle prime sur la verbalisation de l’expérience.

La communication non-verbale

Rappelons les deux actes de communication (Palo Alto, 1950) 

  • communication digitale – utilise les codes verbaux et nécessite une explication et une interprétation ; 
  • communication analogique – émotionnelle, affective, plus floue, qui utilise des symboles : c'est une communication essentiellement non verbale, directement comprise de tous. 

Les danseurs de tango se trouvent en situation de communication non-verbale, analogique, et en réalité interactionnelle – comme pour toute danse. 

Les types de communication non-verbale sont des actes volontaires, conscients ou inconscients, impliquant le contact physique ou non avec l’autre danseur ; les techniques de danse reposent sur une communication intelligible volontaire ou qui nécessite un code de signes communs, ou d’une culture et d’un apprentissage de ces techniques.

Les moyens de communication : manifestations du corps (pas et figures), la création artistique ; des gens de toutes origines peuvent danser ; les coiffures, maquillages et les vêtements/ chaussures sont détournés de leur fonction première et contribuent à participer aux « règles » du tango. 

Par exemple : les chaussures à talons permettent de régler les tailles des danseurs. Les chaussures de femme, les chaussures d’homme, les hauteurs de talons et leurs largeurs qui diffèrent de 25 mm à 80 mm et permettent à la femme de s’emboîter à l’homme et d’avoir les positions idéales pour danser à deux.

Le tango recourt à trois catégories de la communication non-verbale, la kinésique (le corps en mouvement), l’haptique (le toucher) et le chronémique (la structure du temps et ses perceptions) :

  1. La kinésique

    • L’art thérapie réintroduit le geste en en saisissant la réalité interactionnelle. Le corps apparaît à l’extérieur du conscient, comme un outil de communication complexe dans le domaine du non-verbal, quand il y a des problèmes émotionnels ou comportementaux ou de l’ambiguïté, mettant parfois en avant un désaccord entre l’inconscience et la conscience.

  2. Le toucher

    • un langage très codifié, où l’on guide avec le pied, la main, l’épaule, le dos, contact du thorax, la jambe, le genou ;
    • jeux subtils de rapprochement/ éloignement sans toucher ;
    • notion de « confort de danse », avec un code de tailles idéales pour le rapprochement corporel des danseurs – travail d’investigation préliminaire par le regard du style et de la taille du partenaire.

  3. Improviser sur le temps

    • les danseurs jouissent d’une grande liberté d’interprétations, soit en dansant sur des rythmes différents ; soit en ayant le pouvoir d’intégrer des techniques venant d’autres danses, comme le classique, rock, valse, jazz, etc. ;
    • l’homme guide, et la façon de guider est inhérente à chaque homme, mais la femme garde le pouvoir de modifier le cours de la danse, soit en y intégrant d’autres techniques de danse, comme les fioritures, ou des figures d’agréments ; soit en modulant le temps qu’elle utilise ; soit encore en utilisant une possibilité kinésique de « blocage », c’est-à-dire que, pendant la danse, elle peut bloquer le corps de son partenaire, qui doit alors improviser pour trouver une nouvelle sortie. 

De même la salle de danse et les rencontres entre danseurs permettent une étude proxémique – une anthropologie de l’espace.

Le concept de proxémie ou proxémique (proxemics) se situe au sujet de la distance physique de personnes en situation de communication (Hall, 1963). Elle comprend :

  • distances spatio-temporelles entre les locuteurs ;
  • micro-mouvements des mains ;
  • interaction visuelle ;
  • direction du souffle ;
  • usage du silence dans une conversation.

Chez l’humain il y a quatre distances de communication. Le passage de l'une à l'autre est marqué par des modifications sensorielles : les distances intimes, personnelle, sociale et publique. Chacune comporte deux modes, le proche et le lointain (Hall, 1978 :143-160). 

La distance physique des danseurs se « règle » dans l’espace du bal. Ainsi, l’abrazo est le cercle que forment le bras et l’épaule de la femme, et le bras et l’épaule de l’homme, et qu’on peut régler par l’augmentation ou la réduction de ce diamètre, en imposant son degré d’intimité dans la proximité corporelle. 

De même, l’interaction visuelle des danseurs représente un accord tacite non-verbal qui initie la danse – et non pas par une invitation verbale. L’homme propose la danse par le regard ; la femme a la liberté d’accepter ou non, réponse toujours initiée par le regard. Au cours de la danse, le regard des danseurs doit rester à hauteur constante, afin de remplir aux exigences de la bonne posture. 

Enfin on utilise l’espace du bal ou de la scène pour la forme chorégraphique.

 

Conclusion

L’exercice volontaire de la danse et l’apprentissage de ses techniques se placent donc à plusieurs niveaux de conscience, entre apprentissage de la technique et mécanismes physiologiques. Une chose est sûre, c’est que la pratique du Tango thérapie et au-delà des autres types d’art thérapie, permettent d’obtenir des résultats incroyables sur le plan thérapeutique, au-delà de l’entendement purement rationnel et cartésien de l’approche de la médecine occidentale, en plaçant deux êtres humains dans cette situation d’interaction non-verbale… sauf pour les bavard(e)s !


by JUDITH NICOGOSSIAN, docteure en anthropologie bioculturelle

& CLAIRE CASTAGNET, artiste peintre (illustrations)


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