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L'utérus artificiel

Publié le 05/04/2017

Humain augmenté, transhumanisme sont des notions qui sont presque devenues familières pour le sujet moderne. Les avancées médicales et technologiques en termes de reproduction nous convoquent du côté des transformations de l’Homme, des liens et de ce qui fonde l’Humanité, posant des questions de tous ordres.

Quels fantasmes sont à l’œuvre quand la Science-Fiction devient réalité avec l’utérus artificiel ?

L’ectogénèse est le terme - inventé en 1923 par J. B. S. Haldane - dédié à une technique qui permettrait le développement des embryons humains hors du corps des femmes, depuis la fécondation jusqu'à la naissance. Si cette technique n’est pas encore au point, les recherches médicales progressent… déchaînant des passions.

Une catégorie de la société demande ce changement du statut de la femme en mère génitrice mais non plus porteuse, l’égale de l’homme face à l’enfantement, un « retour au paradis perdu ». Effectivement, la « malédiction de Eve », selon les Chrétiens, fait écho à la réalité de l’enfantement dans la douleur.

A ce sujet, une autre image régulièrement reprise est celle aussi du livre Le meilleur des mondes (texte original BraveNew World), qui décrit un monde dystopique où la reproduction naturelle est interdite remplacée par les technologies de la reproduction créant des catégories et des sous-catégories d’humains.

Pourtant il ne s’agit pas dans cet article ni de défendre ni d’attaquer cette pratique de techno-maternité, mais au-delà des mythes, de réfléchir aux changements de perception de la maternité, tant du point de vue des parents que du fœtus, sur le plan anthropologique, biologique et d’une bioéthique.

Qu’est-ce que que cela implique ?

Que faut-il en penser ?

De la maternité à la techno-maternité

La grossesse que nous vivons nous semble aujourd'hui naturelle, pourtant elle est totalement différente de celle connue jusqu'au XXème siècle - et a déjà beaucoup changé au cours du temps. Autrefois, la femme enceinte demeurait dans la plus totale discrétion de la famille, soignée par une sage-femme - qui possédait l’expérience la plus avisée de la parturition ; aujourd'hui le corps de la femme enceinte est d’intérêt public et paradigme d’une surveillance obstétrique imposante, avec accès à un dispositif de soins continus et d’examens réguliers - et la présence d’un médecin.

La médicalisation de la grossesse, les « techniques de la naissance et de l’obstétrique » (M. Mauss), transforme le vécu de la maternité - et organise le corps maternel en utilisant les techniques suivantes :

  1. Fragmentation : décomposition de la grossesse – et des étapes de la morphogenèse du fœtus - en mini-phases organiques distinctes, cellule-œuf, zygote, blastocyste, embryon, fœtus.
  2. Neutralisation de la douleur : on atténue les différentes expressions du « corps en crise », les différents types de douleurs, de risques liés à la grossesse et à l’accouchement avec des techniques comme la péridurale, la césarienne, le décubitus dorsal, la prise d’ocytocine, l’amniocentèse - pour contrôler ou éviter certains risques biologiques ou génétiques comme la trisomie 21 - et ces techniques se pratiquent malgré - de façon paradoxale - l’apparition d’autres risques de complications.
  3. Externalisation : visibilité des étapes de la procréation - avec l’imagerie médicale comme l’échographie, le monitorage fœtal électronique ; et les technologies reproductives.

Le ventre des femmes enceintes est l’objet d’un hyper-contrôle, avec ou sans technologie, et parfois avec ou sans leur choix ; femmes historiquement si souvent ayant été réduites à cette fonction, d’enfanter, ou encore condamnées par choix de ne pas s’y soumettre… Mexique, El Salvador, Irlande, Philippines, plusieurs états des Etats-Unis, Tennessee, Pennsylvanie, Indiana, sont des pays qui, récemment, ont puni des femmes ayant décidé d’interrompre leurs grossesses. Mars 2017, le président des Etats-Unis D. Trump réactualise cette problématique, en présentant au Congrès une proposition de loi sur l’interdiction partielle d’avorter. Une réflexion est en cours sur la punition encourue par ces femmes et/ou ces médecins « désobéissants ».

(Mes grands-parents, aux côtés de S. de Beauvoir et S. Veil -, doivent se retourner dans leur tombe.)

Les pour et les contre de l’utérus artificiel sont chacun le siège d’idéologies avec des conclusions parfois paradoxales, comme celles surprenantes de ce mouvement protestant américain pro-life qui défend l’idée de l’utérus artificiel pour reloger les fœtus avortés – ce qui soulèverait des problèmes juridiques inédits. Le statut juridique du fœtus de 22 semaines est celui d’humain. Ainsi, ne pas le sauver par ectogénèse deviendrait un crime, et le replacer après une décision d’interruption de grossesse serait également répréhensible par la loi, considéré comme un acte de désappropriation d’un droit fondamental des femmes (loi Veil 1974).

La relation des féministes à l'ectogénèse est ambivalente et compliquée. Rappelons les mots de Simone de Beauvoir, la grossesse est « un drame qui se joue chez la femme entre soi et soi; elle la ressent à la fois comme un enrichissement et comme une mutilation […] elle est plante et bête, une réserve de colloïdes, une couveuse, un œuf […] elle est devenue un être humain, conscience et liberté qui est devenu un instrument passif de la vie. La vie n'est habituellement qu'une condition de l'existence; dans la gestation elle apparaît comme créatrice ; mais c'est une étrange création qui se réalise dans la contingence et la facticité ».

Il ne s’agit pas de remettre en question l’environnement technologique rassurant dans le choix qu’elle laisse aux femmes d’accompagner (ou parfois d’interrompre) leurs grossesses. Il s’agit de comprendre comment cette technicisation de l’expérience maternelle, par le biais de l’assistance médicale à la procréation, rend progressivement possible des transferts de phases d’un corps de femme à un autre, ou à un laboratoire, comme dans le cas de la mère-porteuse, la fécondation in vitro ou encore l’incubateur.

Images fœtales

L’histoire visuelle de la forme représentée est généralement ovoïde. L’étude iconographique exclusive du fœtus (de la médecine fœtale) représente des dessins d’« utérus dé-corporalisés », « illustrant le corps maternel comme réceptacle passif » (citations). Depuis Aristote, le corps maternel est considéré comme un simple véhicule ou enveloppe (F. Héritier).

K. Newman propose une iconographie de 103 illustrations dans son ouvrage, dessins et sculptures depuis la Renaissance. Leonardo Da Vinci produit les premiers dessins de la position fœtale, où l’utérus est une boîte sphérique qui, en s’ouvrant, dévoile le bébé recroquevillé. Jusqu'au XVIIIe siècle environ, on retrouve fréquemment le schéma qui présente l’utérus en forme de bocal, de jar, ou de vase ; on identifie le fœtus, qui s’humanise de plus en plus, plutôt que la femme qui le porte, soit absente du dessin, soit réduite à une sorte de véhicule machinique, ou même d’animal. L’imaginaire de l’utérus artificiel radicalise cette passivité – avec l’effacement du corps maternel et le fœtus rendu visible.

Techniques et sociétés

De plus en plus, les techniques de la reproduction en endocrinologie, neurobiologie (etc.) acquièrent une maitrise des mécanismes qui permettent de fabriquer la vie, comme avec la fécondation in vitro – le bébé éprouvette -, la congélation du sperme, des ovocytes, et par exemple le liquide amniotique de synthèse - placenta artificiel.

Les progrès se situent sur les deux extrémités chronologiques de la gestation : 

  1. diminuer l'âge de viabilité des fœtus grands prématurés ; 
  2. allonger la période de fécondation  in vitro au-delà de la création des quatre premières cellules.

En Chine (2014), et en Grande Bretagne (janvier 2016), la modification du patrimoine héréditaire sur embryons humains est officiellement autorisée, suivant la méthode du CRISPR-Cas9 (découverte en 2012). En France, depuis août 2013, la récupération d’embryons surnuméraires est autorisée –du moins récupération exclusivement de ceux conçus dans le cadre d’une fécondation in vitro -, et soumis à un cadre éthique rigoureux ; ainsi, l’expérimentation sur embryons humains à seule fin de mener des recherches est interdite en France.

En mai 2016, l’université de Cambridge au Royaume-Uni fait une découverte qui remet en question la limite des quatorze jours sur embryon humain avant implantation dans l’utérus… La question se pose si l’on doit ou non autoriser des expériences sur les fœtus humains au-delà de la limite des 14 jours de l’œuf fécondé, loi valable dans 12 pays du monde.

Au Royaume-Uni, pays concerné par la loi des 14 jours, les généticiens et bio-éthiciens sont divisés : « cela mènera-t-il à l’ouverture de la boîte de Pandore ou à découvrir un ensemble d’informations inestimables?» questionne un célèbre généticien britannique (ma traduction). Il conclue : « la question ne doit pas être laissé aux mains des seuls scientifiques ».

La chercheuse new-yorkaise Helen Hong Ching Liu, endocrinologue, a considérablement contribué à l’avancement des recherches, mettant au point une cavité en plastique recouverte par des cellules endométriales (cellules de l’utérus) fonctionnelle. Une polémique violente éclate, l’a décidant à interrompre ses recherches sur les embryons humains, pour raisons éthiques, qu’elle confesse n’avoir pas réalisées plus tôt… pour se consacrer à celles des embryons de souris. Effectivement, l’utérus artificiel peut changer le visage des sociétés et transformer l’Humain.

Pourtant, pour 30000 USD$, il est déjà possible aux Etats-Unis, Los Angeles, d’avoir un bébé à la carte (Fertility Institutes), combinant au besoin plusieurs techniques reproductives, par exemple fécondation in vitro, DPI et mère porteuse.

Au départ, le diagnostic préimplantatoire (DPI) fut mis au point pour analyser sur des embryons conçus in vitro de potentielles maladies graves génétiques qui pouvaient être transmise par des parents à risque ; ce procédé a été détourné « par les mercenaires de la reproduction » pour « la création du marché de l’enfant sur mesure » (citation), dont le design proposé correspondrait au patrimoine génétique du bébé parfait (choix du sexe et couleur des yeux).

Avec les Etats-Unis, Israël est le seul pays occidental autorisant le choix du sexe de l'enfant par DPI – à condition que le couple ait déjà donné naissance à quatre enfants du même sexe. Ces pratiques de détermination génétique apparaissent discriminantes et eugéniques – et l’on entend non sans effroi de tels commentaires « toutes les lesbiennes veulent une fille », « les Chinois préfèrent les garçons », ou encore « les parents rêvent d’avoir des enfants vigoureux, beaux, intelligents » (citations) ; réduisant la conception et l’enfantement à une proposition de marché « si on a l’argent, pourquoi pas, [une DPI] c’est moins chère qu’une voiture » (citation).

Entre procréation et sexualité

Sujet qui passionne, et autour duquel s’organisent de nombreux débats. La dissociation entre procréation et sexualité que propose la grossesse extracorporelle conférerait une égalité symétrique devant l’enfantement entre l’homme et la femme, devenu chacun donneur de gamète ! On postule qu’autour de l’utérus artificiel, venir parler, caresser, toucher, cajoler l’embryon deviendrait une responsabilité commune et égalitaire – qui n’effacerait pas l’ensemble des contraintes/ obligations de la grossesse naturelle. Effectivement, qui dit ectogénèse ne dit pas œuf à maturation autonome sur le plan psycho-cognitif. S’il devient « émancipé de l’enceinte maternelle », il n’en aura néanmoins pas moins besoin de sensorialité parentale - nécessaire à son développement et son éveil.

La question est d’abord médicale : le bébé pourrait-il effectivement se développer sur le plan physiologique (et neuro/cognitif) sans lien corporel avec sa mère ? Pour Henri Atlan, scientifique et spécialiste de la bioéthique (L’Utérus artificiel), la plasticité que l'on observe de plus en plus maintenant dans le développement des organismes vivants humains et non humains, présage qu’une adaptation puisse se produire et que les fœtus s'adaptent aux conditions d'un environnement artificiel, même si l’ectogénèse implique un mode de reproduction, inédit de l’humain entre viviparité et oviparité (fécondation extérieure, avec externalisation du développement de l'embryon ou du fœtus). L’alimentation de l’embryon et du fœtus ne passerait plus par les tissus ni par le sang de la mère. Que deviendrait le nombril ? Un reliquat embryonnaire, une formation vestigiale, disparaîtrait-il ? Que deviendrait l’allaitement, une pratique archaïque ?

Puis elle est anthropologique et psychologique : que penser d’une technique qui transforme en profondeur l’Humain, dans son mode de reproduction, parachevant de dissocier reproduction et sexualité, social et biologique ?

L’anthropologue C. Thompson nomme la « biomédicalisation de la parentalité » les diverses technologies qui reproduisent la reproduction et qui ne fabriquent pas seulement des enfants, mais surtout des parents, qui se retrouvent dans un positionnement bouleversant les codes de la reproduction humaine et de la famille.

La sociologue M. Eichler signale le brouillage et le renversement des frontières établies du paradigme moderne de la famille, dans une confusion de filiations : « mère génétique de son/sa neveu/nièce - si l’on donne une ovule à sa sœur -, enfant ayant jusqu'à cinq parents différents - parents adoptifs ayant eu recours à un donneur de sperme, une donneuse d’ovules et une mère porteuse tous à la fois -, et grand-mère, mère porteuse de l’enfant de sa fille, dès lors de son petit-enfant génétique » (citation).

Conclusion

L’expression « accouchement naturel »poursuit son cheminement à travers les âges et sa remise en question se radicalise, de la médicalisation à la bio-médicalisation, dans la perspective de l’utérus artificiel. Le corps maternel s’efface au profit du fœtus, brouillant les frontières sociales à l’heure de la « vérité biologique » et de la reproduction en tant que programmation. Celui-ci devient objet d’entreprise et de redesign biomédical, transparent et visible, objet de technologies de surveillance, avec des signes distinctifs présumés, autres que ceux propres à l’espèce. Le fœtus – en tant que le début du développement en tant qu’être - ne peut plus (que difficilement) être analysé du point de vue du social inséré dans un monde relationnel.

Cette possibilité est un point de rupture épistémologique de l’Humain, touchant l’ensemble des mécanismes du comportement de reproduction de l’espèce, avec des transformations sociales et biologiques profondes : le sens de la naissance, la famille, un mode de reproduction inédit.

Pour J. Testart, biologiste père scientifique du premier bébé éprouvette français en 1982, la société à l’avenir pourrait raisonnablement refuser la couverture sociale aux enfants du futur dont les parents auraient pris un risque de « mauvaise santé », imposant un « nouvel eugénisme, doux et insidieux » entre ce que doit être un enfant normal ou non.

Une astuce :

Si vous avez un doute sur l’origine d’un être un peu trop parfait, regardez son nombril : s’il en a un, c’est un humain ; s’il en a pas, il s’agit alors peut-être d’un humain conçu dans une matrice artificielle – s’il a une prise, c’est une intelligence artificielle !


by JUDITH NICOGOSSIAN, docteure en anthropologie bioculturelle

& CLAIRE CASTAGNET, artiste peintre (illustrations)


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