Aquarelle représentant un enfant porté par un robot
Les chroniques de Judith Nicogossian : entre transhumanisme et communication non-verbale

Le robot-androïde en santé

L’utilisation des robots androïdes auprès des personnes se développe, dans le domaine de la robotique sociale. Ces projets ont un impact direct sur la société, car ils la transforment de facto, et peut-être bientôt l’Homme - comme l’ont déjà fait beaucoup d’outils et de techniques depuis la maîtrise du feu. S’ils impliquent aujourd'hui l’ensemble des acteurs sociaux, les usages à venir sont imprévisibles.

Nous nous intéressons ici plus exactement aux robots destinés aux personnes âgées, bien qu’ils soient aussi un outil thérapeutique de l’autisme, ou encore, au Japon, se destinent à la garde d’enfants. Les exemples de sociobot se multiplient : la poupée Alice pour les personnes isolées ; le phoque Paro, petit animal de compagnie spontané qui remplit des tâches différentes ; Nao, coach sportif des maisons de retraite ; ou encore Roméo, dont l’ambition rappelle Véra, le hubot de la série Real Humans. Entre science-fiction et réalité, la frontière devient très mince, l’usage de ces robots sociaux soulève d’importants débats en éthique robotique.

« - Si tu veux un ami, apprivoise-moi !

- Que faut-il faire ? dit le Petit Prince ?

- Il faut être très patient, répondit le renard. Tu t’assoiras d’abord un peu loin de moi, comme ça, dans l’herbe. Je te regarderai du coin de l’œil et tu ne diras rien. Le langage est source de malentendus… »

Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry

Aquarelle représentant un robot portant un enfant sur fond bleu-gris.

Les androïdes en santé remplaceront ils l’humain ?

Quelle autonomie et capacités décisionnelles devons-nous leur laisser ?

Qu’attendons-nous d’eux 

Le robot, cet esclave !

Etymologie de robot : mot utilisé pour la première en fois dans la pièce de science-fiction R.U.R. de Karel Čapek, robota, qui veut dire travail ou servage.  Les robots doivent être dociles, prévisibles et contrôlables. Pourtant ces esclaves mécaniques, ou plutôt biosynthétiques, peuvent se révolter quand la ressemblance avec l’être humain devient trop forte. La robotique sociale est la construction d’acteurs sociaux artificiels. Ils n’ont pas pour but de remplacer mais de se substituer aux agents humains par moment, dans certaines circonstances. 

Le substitut rappelle l’esclave (au sens d’Aristote), sans statut légal, un peu comme une chose mais chargé d’une autorité qu’il ne possède pas – car l’acte qui l’a institué a tracé les limites de l’autorité du substitut.

L’idée du sociobot est de faciliter les conditions de vie de l’humain, en se dirigeant vers une coévolution des humains et des agents artificiels.

Des exemples de sociobots

Un robot apporte de la lecture à une personne âgée en fauteuil roulant

Pepper et Zora sont utilisés en Belgique dans les milieux hospitaliers et les maisons de retraite, pour les personnes âgées et pour les enfants.

La poupée Alice,   accompagne également les personnes âgées isolées (du film éponyme, Ik Ben Alice, retraçant une expérience pilote d’un groupe de recherche). Paro bébé Phoque a pour particularité de n’avoir aucune fin particulière et de remplir des tâches différentes. C’est un agent artificiel spontané, qui passe d’une tâche à une autre.

Le projet Roméo développe une robotique d’assistance aux personnes âgées,  avec des scénarios d’interaction physique et cognitive multiples et une perception multisensorielle avancée.

De la substitution au remplacement

Le lit Resyone (lit/ fauteuil électrique, position assise/ couchée), par exemple, est un robot mais pas un agent social, il remplace et élimine le recours à un infirmier pour s’asseoir et faire ses transitions du lit au fauteuil. Il n’est pas un substitut, car il transforme l’emploi des infirmiers et même l’abolit.

Il existe un primat du sens économique de l’investissement capital que constitue le robot par rapport au coût de la main d’œuvre. D'où l’inquiétude et le malaise croissant des populations, comme par exemple celui qui a généré le scandale récent d’Atlas, l’androïde de chez Google. La vidéo mise en ligne en 02.2016 de Boston Dynamics (racheté par Google, Alphabet) a fait tollé, montrant Atlas, robot autonome ayant appris lui-même à marcher, et accomplissant des tâches de manutention, susceptible de remplacer l’humain.

Autonomie et vulnérabilité

La norme sociale qui définit ce qui est attendu de l’autonomie des personnes âgées, la dite Silver Economie - rappelle que les personnes âgées peuvent être paradoxalement vulnérables aux technologies de l’autonomie. « Parce que l'homme est par hypothèse autonome, il doit le devenir. Nous ne sommes pas les premiers à nous heurter à un tel paradoxe. […] C'est dans la perspective de ce paradoxe que je parlerai de l'idée-projet de l'autonomie » ; puis, « l'autonomie est bien l'apanage du sujet de droit; mais c'est la vulnérabilité qui fait que l'autonomie reste une condition de possibilité que la pratique judiciaire transforme en tâche ».

Il existe un risque de renforcer l’isolement social, plutôt que véritable outil pour renforcer le lien social effectif entre humains.

Autonomie sociale et capacités décisionnelles

Le robot androïde est soit un compagnon pour personnes esseulées, soit un aide-soignant artificiel souvent dans un environnement de maison intelligente, dont les fonctions sont la prise de médicament, l’aide dans les déplacements, le bain, la communication. Pour faire face à des comportements alternatifs, de la part des patients, comme le refus de prendre ses médicaments, ou un geste dangereux, et prévenir un accident, les robots sont dotés d’une autonomie croissante, indispensable - et technologiquement réalisable.

Ce degré d’autonomie sociale les rend capables de modifier les règles qui gèrent leurs interactions sociales, mais seulement dans certaines limites :

  • reconnaissance des circonstances - se détacher d’une tâche pour trouver un autre mode de coordination avec les partenaires sociaux ;
  • présence sociale, acte de présence - prendre les autres comme objets d’attention ;
  • certaine autorité - s’imposer dans les rapports sociaux autrement que par le recours à la force ou la ruse.

Pourtant, la confiance que l’on peut placer dans un robot est relative. Seront-ils réellement capables en toutes circonstances, d’adapter leurs algorithmes à la diversité de situations de vie humaine ?

Une machine …

Véritable entité matérielle, et non simplement logicielle, le robot-social est constitué d’une conjonction de trois facteurs technologiques, des capteurs, des processeurs, et des composants mécatroniques. 

Les androïdes développent des capacités qui sont basées sur la traduction en algorithmes de l’étude du comportement de l’humain (sa cognition, ses indices gestuels, son langage) – et de façon adaptée à l’environnement et aux tâches pour lesquels ils sont conçus :

  • percevoir (acquisition des données produisant des connaissances) ;
  • décider (détermination et planification des actions à partir des données ; les objectifs peuvent être fournis par un être humain ou par le robot lui-même, éventuellement par réaction à des évènements) ;
  • agir (exécution d’actions dans le monde physique ou à travers des actionneurs, ou des interfaces) ;
  • interagir (communication des données via un réseau comme Internet) ;
  • apprendre (modification de son fonctionnement grâce à l’expérience passée).

Mais des incertitudes sont toujours associées aux processus d’acquisition, d’interprétation et d’exécution du robot, ainsi qu’à sa capacité d’apprentissage, ce qui peut rendre partiellement imprévisibles ses décisions et ses actions, comme par exemple celle de dispenser un soin, ou d’effectuer des gestes de secourisme, et même d’estimer dans une certaine mesure s’il doit en prendre l’initiative.

Il existe des risques que le robot interprète mal la situation et intervienne à mauvais escient. Il importe donc d’être vigilant sur les limites de la perception (auditive et visuelle) ainsi que de la caractérisation de la situation par le robot. Il devrait aussi exister un traçage du passage du robot en mode sauvetage – c’est-à-dire la possibilité de rendre compte du comportement pour des raisons à la fois d’amélioration du système et de responsabilité – et ce sont là des points majeurs à considérer. Il serait également utile pour un utilisateur novice de pouvoir reprendre les substituts en main, par une commande suffisamment simple. Et de pouvoir arrêter, quand il le souhaite, la prise de données, et leur distribution ; enfin, de pouvoir les éteindre et les rallumer à l’envie.

Il devient important d’élaborer une éthique robotique, des règles morales pour les agents artificiels, objets connectés ou substituts, des possibilités et des limites du pouvoir décisionnel du robot, et du couple qu’il forme avec l’utilisateur - imaginons-le, vulnérable, très vieux ou très jeune - ou avec l’opérateur.

Statut juridique

Des questions juridiques relatives à la robotique émergent, avec la question de la nécessité de normes nouvelles, qui fait débat. Le projet européen RoboLaw  traite de ces aspects principalement sous l’angle socio-économique et des usages. Ils estiment qu’ils devraient avoir une personnalité juridique particulière en tant qu’objets ; si certains autres estiment que le robot doit posséder des droits, comme les êtres humains.

Où en sommes-nous ?

Nous sommes aujourd’hui loin de reproduire une Intelligence artificielle (IA) forte, comme celle d’Ava dans Ex Machina. Nous en rapprocherions-nous ? La volonté de modéliser le cerveau humain nous a permis de comprendre que pour reproduire les milliards de neurones et entre 50 000 et 500 000 connections, juste à un moment donné du cerveau, il faudrait pouvoir traiter de 200 hexo octets de données, c’est-à-dire plus de données numériques, que toute l’information existante à ce jour. Pour simuler 1% du cortex cérébral humain, à 1/600 de la vitesse réelle, c’est-à-dire à 1 milliard 600 000 de neurones et 9000 milliards de connections, il a fallu 1 million de watts ; pour l’envisager à l’image du cerveau, il en faudrait alors 1 milliard, de quoi éclairer une ville toute entière par la production d’une centrale nucléaire à elle seule [1] … alors que le cerveau humain ne consomme que 20 watts !

Conclusion

Analogie avec l'histoire du Petit Prince de Saint-Exupéry : Aquarelle présentant une caisse en bois sur une planète marron et sur fond de ciel étoilé

Il va sans dire que cet ami-esclave soulève de profondes questions anthropologiques.

Qu’est-ce qu’on attend des machines, de leur degré d’autonomie et de contrôle ? De l’autonomie et des choix, mais pas trop ; un comportement humain pour favoriser la relation homme-machine, pour exercer des tâches, mais sans droits ; une communication de données, mais sans atteinte à la protection des données à caractère personnel.

Une chose est sûre : c’est qu’il existe une grande complexité de l’interaction entre offre technologique et appropriation sociale. Vu l’évolution des machines et la multiplicité des usages envisageables, il s’agit d’adopter une vigilance éthique « chemin faisant », plutôt qu’imposer des prescriptions normatives, qui deviendraient rapidement obsolètes …

Sources

[1] Grâce à Dawn (aube), un superordinateur 100 000 fois plus puissant qu’un ordinateur de bureau en 2009, prototype de BlueGene d’IBM

Judith NICOGOSSIAN
Photo de Judith Nicogossian, docteure en anthropologie bioculturelle et chroniqueuse MMMieux.fr
Anthropologue de la santé - Conférencière, Chroniqueuse, Enseignement et recherche.
Anthropologue de la santé - Conférencière, Chroniqueuse, Enseignement et recherche.
Claire CASTAGNET
Photo de Claire CASTAGNET, artiste peintre et professeur de dessin/peinture
Artiste peintre, professeur de dessin/peinture chez Atelier d'Artistes et illustratrice sur MMMieux.fr
Artiste peintre, professeur de dessin/peinture chez Atelier d'Artistes et illustratrice sur MMMieux.fr

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