“N'oublions pas que les petites émotions sont les grands capitaines de nos vies et qu'à celles-là nous y obéissons sans le savoir” écrivait Vincent Van Gogh à son frère Théo. Le terme « Emotion » est emprunté au latin motio qui signifie mouvement, mais aussi trouble, frisson. Cela correspond bien à ces réactions affectives passagères, plus ou moins fortes, qui vont se déclencher spontanément suite à un événement, fut-il extérieur ou interne. De nombreuses réactions corporelles accompagnent ces sensations. Les papillons dans le ventre (joie), la gorge nouée, la boule au ventre (peur), autant d’expressions largement utilisées pour décrire nos ressentis. Suite à une étude finlandaise de grande échelle, une cartographie physique des émotions humaines a été publiée et révèle comment chacune de ces émotions « habite notre corps » et ce de façon différente pour chacune d’elles. Ces chamboulements corporels ont probablement participé à l’analyse de Platon ou encore de Descartes qui opposaient la raison (cérébrale) aux passions (corporelles).

Les émotions déclenchent des réactions comportementales dans l’expression du visage, la posture, la tonalité de la voix. Les spécialistes s’accordent sur six émotions primaires (peur, colère, tristesse, surprise, dégoût, joie). Néanmoins la palette des émotions est quasi infinie, de part les subtiles nuances et combinaisons existantes. Le visage possède 38 muscles de la mimique, grâce auxquels il va être le canal privilégié de la communication et des interactions sociales. Il informe ainsi sur les intentions de notre interlocuteur et ébauche les caractéristiques des traits de sa personnalité. Les yeux sont la partie du visage sur laquelle nous allons spontanément le plus nous arrêter. Le regard a une importance majeure dans la cognition sociale. Comment peut-on reconnaître un vrai sourire d’un faux ? Par le plissement des yeux ! Les muscles qui entourent le coin de l’œil (muscles orbiculaires) témoignent de la sincérité de la personne, plus que les zygomatiques ! Un d’eux fait exception : le grand muscle zygomatique également important dans le sourire véritable, simplement car il est difficile de le commander volontairement. Voilà pourquoi lorsque l’on tente de faire « bonne figure », cela se solde souvent par un rictus grimaçant !

Le psychologue américain Paul Ekman a développé une méthode de codage des expressions émotionnelles (Le Facial Action Coding System – FACS), qui repose sur la description de 46 Unités d’Action (chacune correspond à la contraction ou détente d’un ou plusieurs muscles), celles-ci se combinant différemment pour telle ou telle émotion. Un détecteur de simulacres et hypocrisies en puissance ? Le personnage du Dr Cal Lightman, psychologue expert en détection de mensonges dans la série à succès Lie To Me, est inspiré de Paul Ekman, et pour la petite histoire, le scientifique en personne conseillait,  relisait et corrigeait les scripts des différents épisodes.

Les zones cérébrales impliquées dans les émotions font l’objet de nombreuses études et ce depuis plusieurs siècles. Paul Broca décrit en 1878 un lobe limbique, regroupement de quelques structures cérébrales, appelé alors cerveau émotionnel. Une cinquantaine d’années plus tard, la description du circuit de Papez intègre une donnée fondamentale à ce système des émotions : il existe des connexions anatomiques et des liens fonctionnels importants entre ce lobe limbique et d’autres structures cérébrales : l’hypothalamus d’une part, qui fait le lien avec le système nerveux autonome (réactions corporelles), et le néocortex d’autre part, siège de la pensée (langage, logique, planification, volonté…). Rechercher des régions cérébrales responsables des émotions revient à se heurter à un écueil : les différentes fonctions cérébrales sont ainsi intégrées, et l’émotion intervient dans tant de processus cognitifs et comportementaux, qu’elle est omniprésente dans notre cerveau.

Les stimulations cérébrales ciblées, les expériences de conditionnement chez les animaux de laboratoire, ainsi que l’étude de cas de lésions et de neuroimagerie chez l’homme, permettent aux chercheurs d’affiner la cartographie où émotion et raison se mêlent. C’est ainsi que le neuropsychologue Antonio Damasio écrit en 1994 « l’erreur de Descartes : la raison des émotions », qui explique comment « Le cœur a ses raisons que la raison… est loin d’ignorer. » (Dualisme corps/esprit).

On ne peut parler d’émotions sans évoquer cette zone du cerveau nommée amygdale. L'amygdale est essentielle à notre capacité de ressentir et de percevoir chez les autres certaines émotions. C'est le cas de la peur et de toutes les modifications corporelles et comportementales qu'elle entraîne. Si vous vous trouvez nez à nez avec un chien aux babines retroussées, vous allez dans la majorité des cas sentir votre cœur s’accélérer, votre température corporelle jouer au yo-yo, et votre respiration devenir rapide et superficielle. C’est votre amygdale qui se sera activée ! Votre réaction sera alors la fuite ou l’immobilisation. L'amygdale module toutes nos réactions à des événements qui ont une grande importance pour notre survie. Elle s’activera lors d'un danger imminent, mais également en présence de nourriture, de partenaires sexuels, d'enfants en détresse, etc…

L'amygdale est en lien direct avec une structure cérébrale voisine, l’hippocampe, qui, de part sa forme, possède le même nom que notre petit cheval de mer ! C’est littéralement le disque dur de notre cerveau, une zone de stockage des informations, très organisée, et ainsi un acteur majeur de notre mémoire. Comment les émotions interagissent-elles avec la mémoire ? Elles facilitent l’encodage, la consolidation, et la récupération des souvenirs. Une boucle se forme entre votre hippocampe et votre amygdale : quel souvenir j’ai en stock par rapport à une situation similaire déjà vécue ? comment ai-je alors réagi ? Quelle conséquence cela a-t-il eu ?

L’amygdale va être suractivée et intervenir dans la peur qui surgit dans certaines situations sociales : peur de prendre la parole en public, peur de s’adresser à un inconnu, peur de ne pas être à la hauteur de son interlocuteur, peurs qui, dans des cas extrêmes, peuvent amener à la phobie sociale.

On a longtemps cantonné l’amygdale dans les émotions négatives. Les dernières découvertes montrent qu’elle est aussi impliquée dans les émotions positives. Le niveau de son activation va dépendre, non pas de la valence émotionnelle, mais de l’intensité de l’émotion. L’amygdale est en interaction avec le cortex préfrontal qui est le chef d’orchestre du contrôle de soi, de la prise de décision, de l’attention, de l’évaluation des conséquences, de la mémoire de travail. Néanmoins, les routes neuronales qui partent du cortex préfrontal vers l’amygdale sont moins nombreuses que celles qui font le chemin inverse : cela explique l’impact important de nos émotions sur la pensée !

Dans ce vaste monde des émotions, chaque individu va ressentir une émotion donnée de façon très personnelle : lui donner une importance ou pas, en prendre conscience et l’analyser, ou la garder à distance et rester passif. La conscience émotionnelle est définie comme l’intensité avec laquelle nous apprécions notre propre ressenti émotionnel, afin d’en évaluer les conséquences, le sens, mais aussi dans quelle mesure nous sommes capables de percevoir, d’analyser et d’intégrer les émotions de notre entourage. Une conscience émotionnelle avertie va contribuer à un bon niveau de compétences émotionnelles (CE). Jean-Pierre Changeux dit de façon un peu provocatrice :

« c’est ce qui fait la beauté de l’émotion au cours de l’évolution : elle confère aux êtres vivants la possibilité d’agir intelligemment sans penser intelligemment »

Ces compétences émotionnelles, appelées aussi intelligence émotionnelle, vont reposer sur différents points : tout d’abord se connaître soi-même, et être capable d’identifier ce que l’on ressent ; comprendre les causes qui ont provoqué ces émotions ; exprimer ses émotions sans les réprimer, en les maitrisant et en les adaptant à l’environnement ; décoder les émotions de son entourage et apprendre à les gérer, et ainsi gagner une certaine maîtrise des relations humaines. Savoir utiliser ses émotions pour faciliter le raisonnement et orienter ses choix de vie, et influer sur les décisions des autres.

Il existe différentes échelles de mesure de l’intelligence émotionnelle, le test le plus classique étant le MSCEIT (Mayer - Salovey - Caruso Emotional Intelligence Test). Au départ, les travaux sur les compétences émotionnelles ont beaucoup porté sur le management, le leadership, la négociation ou les ressources humaines. On sait maintenant que de bonnes compétences émotionnelles touchent aussi la sphère de la santé physique et mentale de l’individu. Ainsi, une étude portant sur 10 000 individus a été conduite en Belgique et a permis de montrer qu’une personne disposant de bonnes compétences émotionnelles à moins recours aux soins de santé. En jeu, un mode de vie et des comportements plus sains, plus d’activités physiques, une meilleure alimentation et un sommeil réparateur. « A la santé de nos émotions ! » titre ainsi l’UCL (Université catholique de Louvain). Une étude paru cet été montre que les jeunes inscrits en première année du concours de médecine, réputé être particulièrement éprouvant de part la quantité de travail à fournir et la forte compétitivité, sont d’autant moins sensibles au stress qu’ils ont de grandes compétences émotionnelles. Est-on tous égaux face à ces compétences ? Peut-on les améliorer ? Moïra Mikolajczak est psychologue et spécialiste des émotions et des compétences émotionnelles. Elle est l'auteur de nombreux articles scientifiques et livres à ce sujet, et a mis au point un test permettant à chacun d’évaluer ses compétences émotionnelles. Elle propose d’intégrer un apprentissage des compétences émotionnelles dans le cursus scolaire, en formant les élèves, ainsi que les professeurs, comme cela se fait déjà dans des écoles américaines. Cela semble d’autant plus important qu’un danger existe et devient de plus en plus prégnant : celui de voir nos émotions prendre le pouvoir ! Comme l’écrit le philosophe Pierre Le Coz, à l’ère de l’instantané et du buzz, instaurée activement par les médias numériques, nos affects sont en permanence sollicités, stimulés, malmenés ; incessant va et vient qui fragilise notre réflexion, et notre rationalité. La nocivité ne vient pas des émotions elles-mêmes mais de leur amplitude et de leur manque de nuances face aux phrases chocs ou autres faits divers sordides, révoltants ou lénifiants qui pullulent au quotidien.

Dr Sylvie Thirion
Photo de Sylvie Thirion, enseignante chercheuse à Aix-Marseille Université.

Le Dr Sylvie THIRION  est enseignante chercheuse à Aix-Marseille Université.

Elle est également présidente de l'association ValBioMe qui œuvre pour la valorisation des sciences biomédicales : www.valbiome.fr

Le Dr Sylvie THIRION  est enseignante chercheuse à Aix-Marseille Université.

Elle est également présidente de l'association ValBioMe qui œuvre pour la valorisation des sciences biomédicales : www.valbiome.fr

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