Le 16 mars dernier, entre 100 et 350 000 personnes défilaient dans les rues des grandes villes françaises pour réclamer une action gouvernementale plus franche dans la lutte contre le changement climatique. La veille, des dizaines de milliers de jeunes étaient en grève scolaire, pour interpeller les dirigeants sur cette urgence. L’ampleur des mobilisations dans le pays au cours des derniers mois l’illustre, l’environnement est devenu chez les Français une réelle source de préoccupation.

Solange Martin, Ademe (Agence de l’environnement et de la maitrise de l’énergie)

Certes, il demeure à leurs yeux encore secondaire au regard d’autres thématiques, comme l’emploi (sujet principal pour 22 %), l’immigration (pour 18 %) ; il serait cependant faux d’en conclure qu’ils ne s’y intéressent pas.

Différents baromètres, réalisés ou soutenus par l’Ademe tout au long de 2018, permettent de dresser un état des lieux du rapport qu’entretiennent les Français à la question environnementale ; les plus récents résultats soulignant une préoccupation grandissante vis-à-vis de la pollution de l’air.

Climat et biodiversité en tête

Entre 8 et 9 Français sur 10 se déclarent sensibles ou très sensibles à l’environnement, et ce depuis 1995. La première préoccupation environnementale reste, en 2018, le changement climatique (22 %), à égalité pour la première fois avec la dégradation de la faune et de la flore, sujet qui n’a jamais été aussi présent dans l’opinion depuis 2001. Ils sont 18 % à considérer la pollution de l’air comme leur première inquiétude vis-à-vis de l’environnement, largement devant la contamination de l’eau (11 %) ou les risques du nucléaire (7 %).

Ademe, « Les représentations sociales du changement climatique », Opinion Way, Daniel Boy (2018).

Si les Français se sentent très largement concernés par le changement climatique, c’est non seulement pour les générations futures mais aussi pour eux-mêmes : 82 % de nos concitoyens estiment ainsi que leur territoire devra prendre des mesures importantes dans les décennies à venir pour s’adapter au nouveau contexte climatique. Ils sont aussi inquiets. 63 % considèrent en effet que les conditions de vie deviendront extrêmement pénibles si le réchauffement continue en France d’ici une cinquantaine d’années.

Ils affichent enfin un certain pessimisme face aux dérèglements en cours, puisque 58 % d’entre eux estiment que le changement climatique ne sera pas limité à des niveaux acceptables d’ici à la fin du siècle.

La qualité de l’air, préoccupation croissante

Les préoccupations touchent également la qualité de l’air, envers laquelle les Français s’avèrent beaucoup plus critiques cette année. S’ils sont toujours 59 % en 2018 à juger que la qualité de l’air est bonne en France, c’est 10 points de moins qu’en 2017.

Par ailleurs, quasiment un répondant sur deux déclare avoir, lui-même ou un de ses proches, subi des troubles liés à la pollution de l’air extérieur et plus d’un sur quatre des troubles liés à la pollution de l’air intérieur.

Les risques relatifs à l’air intérieur inquiètent les Français principalement dans les transports (voiture, bus, métro…) (64 %), dans les crèches et les écoles (58 %) et, dans une moindre mesure mais à des niveaux significatifs, sur le lieu de travail (48 %) et dans le logement (45 %).

En matière de pollution l’air extérieur, seuls 40 % des habitants de la région parisienne considèrent que l’air est de bonne qualité là où ils habitent, contre 86 % des personnes des communes de moins de 2000 habitants et 80 % de celles comprises entre 2000 et 19 999 résidents.

Sans surprise, les urbains et les ruraux ne sont pas préoccupés par les mêmes sources de pollution. La circulation routière et les activités industrielles sont pointées du doigt par 80 % des habitants des grandes agglomérations (plus de 100 000 habitants) contre 54 % des ruraux (moins de 2 000 habitants). En revanche, ces derniers sont bien plus nombreux à citer les activités agricoles (50 % contre 13 % des urbains) et le chauffage au bois domestique (17 % contre 9 %).

Des attentes environnementales fortes

Ces préoccupations environnementales, bien réelles, s’inscrivent dans un contexte de malaise et de défiance envers les grandes entreprises et les institutions.

Pourtant, les attentes envers les pouvoirs publics demeurent fortes en matière de régulation. Ainsi, 88,9 % des Français estiment que l’État devrait contraindre davantage les entreprises à produire de manière durable et responsable.

Plus globalement, lorsqu’on leur demande qui serait le plus efficace pour résoudre le problème du réchauffement climatique, la moitié des répondants évoque les États, les instances internationales ou les collectivités locales, c’est-à-dire les autorités publiques aux différents niveaux de gouvernance. À titre de comparaison, la réponse « chacun d’entre nous » n’est choisie qu’une fois sur quatre et « les entreprises » une fois sur huit.

Acceptation de mesures à géométrie variable

Pour autant, toutes les mesures ne sont pas plébiscitées. Les formes de régulation visant à faciliter les choix vertueux sont toujours mieux acceptées que les mesures coûteuses ou contraignantes, surtout lorsqu’elles concernent le citoyen lui-même et non les acteurs publics ou économiques.

Ainsi, pour lutter contre le réchauffement climatique, les Français plébiscitent à 90 % la réduction du gaspillage alimentaire de moitié, mais à seulement 37 % la limitation de la vitesse à 110 km/h sur autoroute. On observe également cette année une nette inflexion à la baisse dans l’acceptation des différentes mesures de lutte contre le changement climatique qui, pour quasiment toutes, régressent significativement (entre moins 7 et moins 15 points).

Ademe, « Les représentations sociales du changement climatique », Opinion Way, Daniel Boy (2018).

On observe la même hiérarchie des mesures en matière de lutte contre la pollution de l’air mais non la même évolution généralisée à la baisse. En effet, certaines mesures, pourtant contraignantes, sont devenues majoritaires en un an. Ainsi, l’interdiction de la circulation des véhicules les plus polluants en fonction de leur vignette CRIT’Air est désormais acceptée par 54 % des Français tout comme que la mise en place de la circulation différenciée en cas de pic de pollution (53 %).

Ademe, « Les Français et l’environnement », Opinion Way (2018).

Les facteurs d’évolution de l’opinion sont multiples. Ils peuvent dépendre d’un contexte global plus ou moins favorable ou de changements de perception des thématiques abordées. Si l’année 2018 marque une moindre acceptation des mesures de lutte contre le changement climatique, la situation est plus contrastée en matière de qualité de l’air. Sur cette question, les seules mesures à voir leur acceptation progresser sont les plus contraignantes ou potentiellement les plus coûteuses pour les individus eux-mêmes. Des évolutions récentes liées à la vision plus critique qu’ont nos concitoyens de la qualité de l’air et avec les conséquences sanitaires qu’ils perçoivent.

Le contexte politique et social

Si des changements importants s’avéraient nécessaires, la première condition pour que les Français les acceptent, réside dans le partage juste de leur coût entre tous les membres de la société. Cette aspect, très stable depuis 2016, est deux fois plus cité (à 77 %) que celui de la participation démocratique consistant à vouloir que ces changements soient décidés collectivement et que l’on puisse avoir son mot à dire sur le sujet. L’exigence démocratique (39 %) n’en reste pas moins la deuxième condition exprimée.

Ademe, « Les représentations sociales du changement climatique », Opinion Way, Daniel Boy (2018).

Les Français ne s’opposent donc pas à des changements de leurs modes de vie, ni à des changements majeurs a priori. Ce sont bien les conditions dans lesquelles ces transformations s’opèrent qui sont susceptibles de générer de fortes crispations. Il reste donc, toujours, à fédérer autour d’une transition énergétique et environnementale qui soit reconnue non seulement comme nécessaire mais aussi comme acceptable si ce n’est désirable par le plus grand nombre.

Engager une dynamique collective en faveur de la transition, malgré ou avec la défiance, implique certainement d’aller au-delà des questions énergétiques et environnementales. Les évènements récents ont bien montré que la transition énergétique et écologique n’était pas indépendante de son contexte politique, économique et social. Il se pourrait qu’elle soit en grande partie subordonnée à la réalité d’un contrat social partagé et d’un fort sentiment de cohésion.

C’est à cette condition que les citoyens sont susceptibles d’entrer dans une logique de « don contre don » et de « soin » envers les autres et l’environnement.The Conversation

Solange Martin, Sociologue, service « Économie et prospective », Ademe (Agence de l’environnement et de la maitrise de l’énergie)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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