Les chroniques de Michael Stora : une histoire d'écrans ...

Les Réseaux Sociaux sont-ils si sociaux ?

Validé par le
comité médical

Petite visite matinale sur Facebook. Marie poste son humeur – joyeuse - du jour et une photo d’elle dans une posture de yoga toute simple, prête à attaquer la journée. Marcel râle contre les embouteillages, toujours au même endroit et le lundi matin de préférence. Chloé poste quatre ou cinq photos de son week-end, à la maison, en famille, avec les enfants qui jouent dehors, la table du déjeuner – pris dehors - pas encore desservie, une chaise longue abandonnée, un chien qui paresse encore. Brigitte a publié des photos de son jardin et souhaite une bonne journée à tous ses « amis » Facebook. Christophe est à l’hôpital pour une série d’examens et avoue sa crainte de la fibroscopie, sans oublier de photographier la tranche de jambon maigrichonne accompagnée du cornichon esseulé qui a fait office de dîner la veille. Claude ne résiste pas à l’envie de zoomer sur le délicieux tiramisu fait de ses mains, qu’elle s’apprête à déguster avec quelques amies… Valérie précise qu’elle est à l’aéroport, en partance pour Biarritz, alors que Sonia poste, depuis une quinzaine de jours, des photos de plages paradisiaques du côté de Bali… Rien ne nous échappe de la vie quotidienne de ceux dont nous sommes les amis sur Facebook, le réseau social mondialisé qui regroupe 1,86 milliards d’inscrits ! Chacun y va de son commentaire sur un événement anodin (il a plu trois jours d’affilée et c’est insupportable) ou planétaire (le résultat des élections américaines, néerlandaises, françaises, allemandes, aux choix) et les amis réagissent à l’aide d’un pouce levé ou d’un smiley.

Transparence totale et totalitaire

Lorsqu’il lance Facebook, en 2004, Mark Zuckerberg défend une idée très simple : il s’agit d’un réseau social où l’on se montre tel que l’on est. Après tout, nous sommes entre amis ou connaissances, donc autant partager nos humeurs, nos envies, nos points de vue. Et c’est peu dire qu’il cartonne. Tout le monde, ou presque, poste sa pensée, son déplacement (surtout en avion) ou son dessert du jour. Pour Mark Zuckerberg, il convient de dire et de montrer tout ce que l’on veut, dans un idéal de transparence totale. Comme si l’on ouvrait la porte de chez soi à tous ses amis, quasi en permanence. Ce « tout dire et tout montrer » rappelle le comportement des très jeunes enfants. Ils n’ont pas de garde-fous et éclatent de rire au milieu d’une réunion empreinte de gravité. Ils interrompent une conversation quand ils en ont envie. Ils montrent du doigt le monsieur, là, tu as vu maman, comment il est moche ? Ils disent la vérité toute nue, telle qu’ils la pensent car ils sont trop jeunes pour s’autocensurer. Ils n’ont pas encore appris. Ils ne savent pas encore ce que c’est que mentir.  S’ils sont dans une réunion de famille qui s’éternise, ils n’ont aucun problème à exprimer qu’ils s’ennuient ou que les gâteaux secs ont un affreux goût de pipi caca. Ce qui les fait beaucoup rire. Ce n’est qu’à partir de 6 ou 7 ans, parfois un peu plus tard, vers 8 ans, qu’ils se mettent à mentir. Mentir, cacher ce qu’ils savent, taire leurs émotions, c’est une façon pour eux de devenir autonomes. De se séparer de leurs parents en prenant conscience que certaines idées et sensations leur appartiennent et qu’ils ne sont pas obligés de tout livrer aux adultes. Bien sûr, les parents leur font remarquer que le mensonge n’est pas une bonne chose, ils sont dans leur rôle d’éducateurs. Mais en même temps, il convient de ne pas être dupe : le mensonge est une étape fondamentale du développement psychique de l’enfant car il l’aide à se différencier de ses parents et à grandir.

Tout le monde dans la chambre des parents

Et si Mark Zuckerberg, en proposant à chacun de jouer franc jeu, de se raconter au quotidien sans artifice, ne nous avouait pas quelque chose de son histoire personnelle ? Et ne nous invitait pas à repartir en enfance, quand le mensonge n’existait pas ?

Quoiqu’il en soit, cette idée de transparence, du point de vue de la psychanalyse, nous entraîne du côté de la scène primitive. Une expression qui évoque la façon dont les enfants imaginent l’acte sexuel de leurs parents. Il s’agit d’un fantasme. Ils se représentent cette scène notamment en fonction de ce qu’ils perçoivent de la relation entre leurs deux parents. Exemple : si leur mère est perçue comme autoritaire, ils l’imaginent en train de pénétrer leur père. Ce fantasme est à la fois source de curiosité et de frustration puisqu’ils en sont exclus. Mais en même temps, le fait de ne pas participer à cette scène est rassurant et établit une distance nécessaire entre les parents d’une part – qui ont une vie intime qui ne regarde pas les enfants – et les enfants d’autre part. Et c’est grâce à cette distance, à cet espace qui se crée entre les parents et les enfants que ceux-ci ont accès à la représentation. Exclus d’une scène qu’ils s’imaginent parfois comme étant un combat (quand ils surprennent des cris, des soupirs, des bruits non identifiés), ils parviennent à la représentation, qui elle-même n’est pas la réalité objective, mais la réalité telle qu’ils se la représentent. Ils ont accès alors à une pensée symbolique, cette capacité d’imaginer les choses sans les voir. Qui aide, là encore,  à s’individualiser, à mettre de l’espace et du dialogue entre soi et le monde, plutôt que de vivre dans un sentiment de chaos fusionnel avec ce dernier. C’est à se demander si Mark Zuckenberg, en prônant l’avènement de la transparence, n’avoue pas que la porte de la chambre de ses parents était en verre ou entrouverte en permanence ! Comme s’il conviait tous les utilisateurs de Facebook à faire de la scène primitive, non pas un fantasme, mais une réalité. Facebook ? Bienvenus dans la chambre de papa et maman !

Amis et copains d'avant

L’idéal de transparence va loin puisqu’on se livre à des quasi inconnus. En effet, nous sommes en contact avec des personnes qui sont nos « amis », même si on les connaît assez peu, voire pas du tout. On se retrouve même en lien avec des personnes que l’on avait perdues de vue, volontairement ou non. Et le réseau social devient une sorte de Copains d’avant, où la vie d’avant refait surface, parfois contre notre gré ! C’est ainsi, certains nous retrouvent et nous demandent d’être leur ami. Et nous acceptons, vaguement coupables à l’idée de laisser leur message sans réponse. Impossible de tourner définitivement certaines pages, elles se rappellent à nous. Inimaginable de gommer le passé, la transparence transcende le temps qui passe !

Les contacts personnels et professionnels se mélangent, la supérieure hiérarchique laisse entrevoir un peu de son intimité (tiens elle fait du tricot !), on laisse échapper quelques photos privées qui seront vues par des quasi-inconnus. Sans oublier les parents, qui sous couvert de jouer leur rôle de modérateur, deviennent les « amis » de leurs enfants. Ceux-ci surprennent des conversations qui ne les regardent pas mais qui sont affichés, après tout. Les voici en quelque sorte placés au rang de mini-adultes, conversant avec les grands, un verre de vin à la main, un cigare dans l’autre. Sur Facebook, personne n’a rien à cacher à personne.

Un narcissisme pornographique

Le réseau social est né, à quelques années près, en même temps que la téléréalité. D’ailleurs, le réseau social n’est-il pas devenu la téléréalité de tout un chacun sur Internet ? Oui nous sommes tous des Loana, la « star » de la première émission de Téléréalité, Loft Story, diffusé sur TF1 en 2001. Nous livrons – quasi en permanence pour certains - des parts de notre quotidien, rêvant tous d’être jeunes et beaux ou jeunes et belles, mais nous contentant de mettre en scène la banalité, les petits riens, de notre existence. Comme ces jeunes gens de la téléréalité, beaux et si creux à la fois. Derrière la simplicité que chacun affiche dans ses posts, se cache – à peine – un exhibitionnisme décomplexé. Et dénué – dans l’immense majorité des cas – de créativité. L’ergonomie d’une page Facebook est définie une bonne fois pour toutes, avec son bandeau bleu, sa photo de couverture et celle du profil. Impossible de rajouter sa touche personnelle, on est priés d’entrer dans le moule. Les blogs, à contrario, permettaient à chacun d’être plus aventureux et créatif, en choisissant les couleurs, les polices et les tailles de caractères, en personnalisant chaque page et tous les contenus. Les blogueurs, avec plus ou moins de réussite mais qu’importe, avaient au moins la possibilité de laisser libre cours à leur imagination. Facebook propose plutôt d’entrer dans des cases. Instagram desserre un peu l’étau en invitant à travailler les photos, à utiliser des filtres. Mais là encore, ces albums photo publics livrent le quotidien de tout un chacun en pâture. Dans son immense banalité : les hyperconnectés montrent leurs enfants, leurs différents repas, leurs courses, dans une sorte de grand narcissisme pornographique. Grâce aux filtres et aux mises en scène (même banales), ils donnent à voir leur « hypermoi » idéalisé. On a même vu une mère photographier sa fille sous toutes ses coutures sur Instagram alors que ses diverses occupations l’empêchaient de passer du temps, dans la vraie vie, In Real Life, avec elle. L’enfant est fétichisé, représentant ce que l’on a réussi, la plus belle part de nous-mêmes, que l’on exhibe comme si son omniprésence venait atténuer un fort sentiment de culpabilité à l’idée de ne pas être toujours à la hauteur (ou présent tout simplement). Mark Zuckenberg a réussi son coup en ouvrant la chambre parentale. Mais celle-ci donne à voir quelque chose de finalement très banal.

Michael Stora

Psychologue et psychanalyste

Psychologue et psychanalyste

Doriane Tchekhovitch

Designer graphique & Illustratrice : www.dorianetchekhovitch.com

Designer graphique & Illustratrice : www.dorianetchekhovitch.com

Pour aller plus loin