Un audimat de l'intime

Reste que pour les adeptes et surtout les addicts, qui dit réseau social dit la possibilité d’être liké. Poster des photos ou des humeurs, c’est bien, mais à condition qu’ils soient aimés, plébiscités même, grâce au pouce levé qui indique que nos amis et connaissances apprécient ce que l’on vient de poster. Au début de Facebook, il était possible de ne pas aimer et de cliquer sur un pouce baissé, tel l’empereur romain choisissant d’envoyer les gladiateurs défaillants aux lions ! Désormais, ne restent plus que des like. Soit on aime, soit on se tait. A la rigueur, on peut exprimer son humeur ou son émotion avec des « smileys », ces icônes montrant des visages ravis ou ronchons. L’objectif est bien d’apporter nos suffrages, positifs donc. D’ailleurs, obéissants que nous sommes, nous ne nous en privons pas. Et narcissiques que nous sommes également, nous comptons combien de « like » accompagnent nos « statuts ». Nous voici prisonniers d’un audimat de l’intime. De la même façon que les directeurs de chaînes télé ont les yeux rivés sur les audiences de leurs émissions de téléréalité, nous observons notre côté monter et descendre. Quand les pouces levés s’accompagnent d’éloges écrits noir sur blanc, c’est la consécration. Les femmes qui changent leur photo de profil ont d’ailleurs souvent droit à des compliments en direct « que tu es belle ma chérie », « magnifique », « toujours aussi jolie ! ». Les hommes évoquant leur maladie se voient encouragés par des « tu es super fort », « tu vas y arriver c’est sûr ! ». Notre quête de reconnaissance est infinie. Comme si nous avions besoin que notre existence et notre identité même soient validées et prennent ainsi consistance parce qu’elle est « vue et approuvée ». Difficile, malgré tout, d’entrer dans la compétition chaque jour. En effet, que faire quand on a toujours le même conjoint, le même appartement, le même travail, les mêmes enfants ? Que faut-il poster pour exister et remporter quelques suffrages ? La course aux like est cruelle car elle ne dit pas son nom. Reste qu’elle est bien là et qu’il est parfois douloureux de constater que le dernier « statut » posté n’a intéressé personne. Facebook nous renvoie alors, une fois de plus à notre statut (sic) d’enfant, lorsque nous voulions exister aux yeux de nos parents. « Regarde maman, il est beau mon dessin, non ? », « Maman tu as vu comment j’ai bien travaillé ? »… Une fois encore le réseau social vient sans aucun doute combler des blessures narcissiques profondes. A moins que, les jours sans like, il ne vienne les fragiliser davantage. Avec Facebook, la France est passé d’un pays voyeur – empreint de culture bourgeoise où l’on craint plus que tout le qu’en dira-t-on, habitué de ce fait à espionner le voisin – à un pays d’exhibitionnistes !

A moins que nous soyons les deux à la fois, exhibitionniste et voyeur. Spectateur jamais rassasié de la vie des autres. Car nous sommes aussi ceux qui notent et qui jugent. Le pouce levé, pour à notre tour donner notre assentiment. Plusieurs fois dans la journée, nous parcourons le « mur » de Facebook, hypnotisés par toutes ces nouvelles, qui vont de simples données domestiques (le petit Paul a percé une dent) aux commentaires inquiets sur l’actualité nationale et internationale. Les posts des uns et des autres défilent et nous avons parfois du mal à nous en détacher, collant sans arrêt notre œil au trou de la serrure, quel que soit l’intérêt du spectacle.

Les ravages de la pensée positive

Tout n’est pourtant pas permis sur le réseau social américain. L’injonction à la transparence de Mark Zuckerberg a des limites, reflets parfaits de la culture puritaine des Etats-Unis. Rappelons-nous qu’en 2011 un enseignant a vu son compte Facebook censuré car il avait publié L’Origine du monde, de Gustave Courbet. D'autres internautes ont publié des photos, très belles au demeurant, de femmes bien en chair et nues qui ne sont pas passées non plus. Federico Fellini n’aurait pas eu la cote sur le réseau social américain. Étrange censure… mais ce pays n’a-t-il pas interdit la diffusion de Kirikou aux mineurs sous prétexte que le petit garçon qui en est le héros était nu ? Et n’est-il pas, dans le même temps, le pays où se tournent le plus de films pornographiques ?

Les millions de pages Facebook affichent aussi le succès du « soft power » américain. En effet, la vie est belle sur le réseau social de Mark Zuckerberg. On souhaite s’y montrer à son avantage. Les rares personnes qui s’obstinent à publier exclusivement des infos de la « loose », montrant sans vergogne le pathétique et la vacuité de leur existence, remportent peu de like. Quelques commentaires consolateurs tout au plus. Qui va sur Facebook est prié de poster des messages positifs ! Car, aux USA, les gens sont « gentils ». C’est le pays du « so cute », « Amazing » et « Think positive ». D’ailleurs le mouvement de la psychologie positive est né Outre Atlantique. Et les nombreux utilisateurs de Facebook sont immédiatement entrés dans le jeu : ils postent de préférence les kilomètres parcourus lors de leur dernier jogging, la photo de leur petite fille en train de chanter joyeux anniversaire, les bourgeons en fleur au printemps. So cute. Facebook ressemble, au final, à un immense cocktail où tout le monde glousse gentiment, ravi de se retrouver dans un monde sans question et sans aspérité. Amazing ! En quoi est-ce un problème ? Après tout, tant mieux si le bonheur est plus photogénique que la banalité ou le malheur. Bien sûr, mais…la réalité, et surtout la réalité psychique de l’être humain, est beaucoup plus complexe que des posts de chansons et de fleurs. Le « Amazing » des Américains est à l’image d’un masque de puritanisme qui vient cacher ce qui fâche, ce qui n’est pas joli ou montrable. Il y a là une bonne humeur surjouée qui, à terme, peut être profondément délétère pour certains hyperconnectés qui, une fois confrontés à la vraie vie, ont du mal à en accepter les difficultés et les obstacles. Les « Amazing » et « so cute » viennent codifier nos émotions : les photos et vidéos postés tendent à faire sourire ou à émouvoir. A nous prendre aux tripes. Pas de narration, pas de profondeur, rien qui puisse rappeler l’ambivalence et la complexité de l’être humain qui, quand il dit qu’il va bien, ne va pas toujours aussi bien que cela. Et c’est normal ! L’être humain n’est pas binaire, il est multiple. Ce pourrait être anecdotique si, du coup, l’image renvoyée par Facebook ne venait pas faire violence à certains internautes hyperconnectés qui comparent la vie des autres, jolie et sans nuage, à la leur, forcément plus en demi-teinte et surtout plus banale. Oui le bonheur façon Facebook peut faire mal.

Les animaux, stars des réseaux sociaux

Et quand les posts n’évoquent pas un départ en vacances (en avion bien sûr), ou une scène de famille à la sauce Ricoré, que montrent-ils ? Des animaux. Il serait intéressant de compter les vidéos postées mettant en scène des petits animaux. Des bébés chats, des bébés lapins, des bébés tigres, etc. Incroyable le succès de ces images d’un porc épic allongé sur le dos, incapable de se défendre et soumis de ce fait à un stress intense. Mais une main apparaît qui commence à caresser doucement le ventre et la poitrine de la bête à épines. Et là, l’animal se détend et affiche sur sa gueule - on serait tenté de dire son visage – un air de joie et de satisfaction parfaitement contagieux. Ou ce lapin filmé en gros plan qui fait sa toilette, consciencieusement, et dont on ne rate rien. Ou encore ce chat (très bon client des réseaux sociaux), affalé sur un piano pendant que son maître essaie de jouer, et qui semble bouleversé par les accords qu’il entend.

Comment expliquer que ces scènes où il ne se passe rien soient postées en si grand nombre et remportent autant de succès ? Il y a probablement quelque chose de l’innocence perdue, de la quête du Gentil, du Kawaii japonais (mignon), du petit et du fragile, du bébé qui vient de naître qui est naturellement bon. Les petits animaux nous renvoient le reflet de notre âme innocente. Ils nous réconfortent quand la vraie vie, elle, nous bouscule, nous inquiète ou nous déprime. Facebook vient ainsi réenchanter notre monde qui se divise entre le bien et le mal, ou plutôt entre le bien et le bien ! Réenchantement qui se caractérise, soit dit en passant, par un appauvrissement créatif évident quand on se souvient que lors de la crise de 1929 et dans les années 30, on allait plutôt voir les films de Franck Capra pour aller mieux !

D'ailleurs, il est un public qui s’est détourné de Facebook au fil du temps, celui des ados. A ses débuts, ils s’en donnaient à cœur joie, postant des photos trash, des preuves pas toujours glamour de soirées arrosées, des commentaires pas forcément politiquement corrects. L’univers policé du réseau social les ennuie peut-être et se marie mal, de toute façon, avec cet âge des excès. Aujourd’hui, les adolescents ne conservent, souvent, que la messagerie.

ANNEXES

QUELQUES CHIFFRES

  • Facebook, c’est 31 millions d’utilisateurs actifs dans le monde et presque 1, 9 milliard dans le monde.
  • Chaque minute, 216 millions de photos sont aimées sur Facebook. 2,4 millions sur Instagram.
  • Les sites les plus visités au bureau ? YouTube, Facebook puis Wikipédia (la Française des jeux n’arrive qu’en 13e position).
  • Les sites les plus visités en France : Google (16 millions de visiteurs uniques par jour, 40,4 millions par mois). Facebook (8 millions de visiteurs uniques par jour, 26,9 millions par mois). Médiamétrie.

 

FACEBOOK ? C’EST DÉPRIMANT !

Plusieurs études réalisées ces dernières années montrent que l’univers du réseau social de mark Zuckerberg n’est pas aussi enchanté qu’il y paraît. Des chercheurs Australiens (Charles Sturt University) ont montré qu’une utilisation importante de Facebook serait un signe de dépression. Le fait de « liker », de poster des points de vue sans arrêt ou bien des données personnelles serait associé à un stress émotionnel dans la vraie vie. Les chercheurs en déduisent même que la « dépression Facebook » est une réalité, les utilisateurs étant stressés à l’idée que leur vie soit comparée à celle des autres, toujours plus attrayante.

Une autre étude (université de Queensland) établit un lien entre le fait d’être ignoré sur le réseau social et le sentiment que son existence est vaine.

Enfin, des chercheurs du Michigan ont montré que plus les internautes passaient de temps sur Facebook, plus ils se sentaient malheureux.

Amazing !

 

13 ANS ? UN AGE TRÈS LIMITE

Les utilisateurs de Facebook doivent avoir 13 ans révolus. Pour des raisons éthiques et de protection de l’enfance qui semblent évidentes ? Pas du tout. Parce qu’aux Etats-Unis les entreprises n’ont pas le droit d’exploiter les données concernant des enfants de moins de 13 ans. Or, la viabilité économique des réseaux sociaux – rappelons-le – repose sur la vente de toutes les données que nous leur offrons sur un plateau en postant nos informations personnelles. Les enfants de 13 ans ne présentent donc aucun intérêt … économique.

 

ET MES COURSES, TU LES AIMES MES COURSES ?

Les réseaux sociaux comme Facebook ne sont pas les seuls amplificateurs de notre quotidien. YouTube y contribue aussi grandement. Ainsi de ces « grocery hauls » : des Américaines décrivent les courses qu’elles viennent de faire au supermarché. Elles se filment dans leur cuisine, avec toutes les victuailles qu’elles viennent d’acheter, et elles les décrivent les unes après les autres. Certaines affichent 1,3 millions de vues ! Le journal Le Monde évoque près de 200 000 vidéos postés rien qu’en janvier 2017 ! Une YouTubeuse française, Sophie (Sophie’s diary), leur a emboîté le pas : ses déballages de courses remportent beaucoup plus de succès que les autres (beauté, mode, décoration). Son intention : parler de la vraie vie des vrais gens.

Michael Stora

Psychologue et psychanalyste

Psychologue et psychanalyste

Doriane Tchekhovitch

Designer graphique & Illustratrice : www.dorianetchekhovitch.com

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