Depuis l'entrée de la télévision dans les foyers, la technologie, en évolution permanente, nous expose quotidiennement au « tout-numérique » sous forme de multiples écrans, de l'ordinateur au smartphone. Avec leur miniaturisation et l'arrivée d'Internet, ce sont des contenus de plus en plus « à la carte » auxquels nous avons désormais accès. Ces nouveaux outils ont fait l'objet d'une chronique précédente mettant en exergue les questions que l'on peut se poser sur cette « révolution numérique » : comment en concilier les bénéfices (ouverture sur le monde, accès à la connaissance et la culture, insertion sociale des enfants et adolescents...) avec les effets d'une utilisation non maîtrisée, potentiellement délétères, sur les fonctions cognitives et la santé ? Ces inquiétudes ne sont-elles pas d'autant plus justifiées en ce qui concerne les jeunes générations, les « enfants du numérique » ? Malheureusement, le recul est encore insuffisant (une douzaine d'années au plus) pour disposer de données fiables et définitives sur l'impact réel des écrans sur le cerveau. Quelle attitude adopter alors face aux campagnes alarmistes et est-il possible d'apaiser les craintes ? En cette période de rentrée scolaire, il semble pertinent de faire le point.

En 2013, l'Académie des sciences avait publié un rapport sur « l'enfant et les écrans ». Un nouveau document, rédigé conjointement avec l'Académie nationale de médecine et l'Académie des technologies, lui a donné suite cette année. Celui-ci appelle les parents, enseignants, éducateurs et pouvoirs publics à une « vigilance raisonnée sur les technologies numériques » chez les enfants et les adolescents. Les recommandations émises dépendent de l'âge et font notamment écho à un certain nombre de règles préconisées par Serge Tisseron, psychiatre et membre de l'Académie des technologies, dans son ouvrage « 3-6-8-12 - Apprivoiser les écrans et grandir ». L'auteur admet qu'aucun écran n'est mauvais en soi ; tout dépend du moment et de la façon dont il est introduit dans la vie de l'enfant. Les interactions que cela implique (films, jeux vidéo, réseaux sociaux, réalité virtuelle...), les contenus visionnés et les usages qui en sont faits (à l'école, à la maison, à des fins d'apprentissage ou de loisirs) doivent être pris en compte. La personnalité de l'utilisateur (capacités attentionnelles, émotivité, fragilité mentale éventuelle, facilité ou non à communiquer avec les autres...) et le milieu dans lequel il évolue (structure de l'environnement familial) ont aussi leur importance. Olivier Houdé, professeur de psychologie cognitive à l'Université Paris-Descartes et membre de l'Académie des sciences morales et politiques et de l'Académie des technologies, relaie aussi cette idée en insistant sur le fait qu'il ne faut surtout pas diaboliser les écrans. Il rappelle très justement qu'à la Renaissance, suite à l’invention de l’imprimerie, des voix s'élevaient pour dénoncer la dangerosité potentielle des livres... Selon lui, les écrans faisant désormais partie des outils de notre culture au même titre que les livres, la nouvelle génération a un formidable défi à relever pour le bénéfice de tous, celui de parvenir à combiner l'intelligence littéraire (lente, cristallisée, analytique) et l'intelligence numérique (plus spontanée, plus rapide, moins profonde, plus fluide). Conformément aux conclusions des trois académies, c'est donc une attitude de « vigilance positive » qui devrait rester de mise.

L'exposition aux écrans chez les très jeunes enfants soulève un problème particulier. Tous les experts s'accordent sur le fait que les conséquences ne sont certainement pas anodines pour un cerveau en plein développement. Dans les toutes premières années, les apprentissages fondamentaux, psychomoteurs et relationnels, sont basés sur l'imitation. Les interactions que va développer le jeune enfant avec son entourage vont donc être cruciales. Or le temps passé devant un écran sera du temps volé aux échanges familiaux et il aura aussi pour conséquence, au moins si l'exposition est passive, de limiter l'utilisation de tous ses sens (toucher, voir, entendre, bouger...). Une étude canadienne a établi une corrélation, chez des enfants de 2 et 3 ans, entre le temps passé devant un écran de manière passive et les performances développementales appréciées respectivement à l'âge de 3 et 5 ans. Même si « corrélation » ne signifie pas « relation de cause à effet », la recommandation d'usage préconisant de tenir les enfants de moins de 3 ans à l'écart des écrans apparaît néanmoins raisonnable. Il est reconnu toutefois que les tablettes tactiles, interactives par nature, peuvent être utiles à leur développement sensori-moteur. A condition qu'elles ne se substituent pas aux jeux traditionnels en éloignant l'enfant d'autres activités physiques et socio-émotionnelles indispensables et des autres enfants.

Au-delà de 3 ans, les recommandations évoluent selon l'âge et en fonction de la problématique : temps passé devant les écrans, conditions d'utilisation (où et comment ?), connexion à Internet et/ou aux réseaux sociaux... Il est clair que les ordinateurs et consoles peuvent être un support occasionnel de jeux en famille, voire d'apprentissage accompagné. Cela implique que l'enfant ne soit pas laissé seul face à son écran, au risque de développer un comportement compulsif, et que l'écran ne soit pas le seul moyen à sa disposition pour appréhender le monde ; il doit pouvoir consacrer du temps à d'autres activités. Au-delà de règles claires à définir en famille, l'important est d'expliquer et accompagner. Dans un monde où l'accès à la « culture numérique » est devenu indispensable pour l'acquisition de compétences que tout jeune doit maîtriser au terme de sa scolarité, il s'agit d'apprendre aux enfants l'autorégulation qui leur permettra d'apprivoiser les écrans sans se laisser dévorer par les pixels. Selon Serge Tisseron, l'enjeu est de parvenir à « concilier la nécessité de protéger nos enfants les plus jeunes des écrans avec celle de leur apprendre progressivement à s'en servir, pour mieux savoir s'en passer ». Mais pourraient-ils réellement s'en passer de nos jours ?

Elena Pasquinelli, Professeur à l'Ecole normale supérieure de Paris et chercheure en philosophie et sciences cognitives, rappelle que l'école est le lieu privilégié pour une première prise de conscience des enfants. Elle insiste sur la nécessité d'inscrire « l'alphabétisation numérique » dans des programmes axés sur la sensibilisation et la responsabilisation des élèves et de leurs enseignants au regard de l'usage des écrans. Avec la Fondation « La main à la pâte », elle a participé à l'élaboration d’un manuel pédagogique pour l'école primaire : « Les écrans, le cerveau et... l'enfant ». Il s'agit d'un projet pluridisciplinaire pour l'éducation aux écrans mettant en avant l’activité des élèves par le questionnement, l’étude documentaire, l’expérimentation et le débat tout en leur faisant découvrir les fonctions cérébrales mises en jeu.

Aux Etats-Unis, une étude de grande ampleur a été lancée pour évaluer les effets de la surconsommation d'écrans sur le développement cognitif et social d'enfants de 9 et 10 ans et sur leur santé. Pas moins de 11000 enfants faisant une consommation intense de jeux vidéo et d'Internet seront suivis sur plusieurs années. Les résultats préliminaires obtenus sur quelques 4500 enfants seraient à première vue inquiétants puisqu'il a été noté un amincissement prématuré de leur cortex cérébral dans les régions frontales. Il faudra toutefois s'armer de patience avant de pouvoir tirer des conclusions fiables. Les auteurs soulignent pour l'instant qu'il n'est pas certain que cela soit réellement causé par le temps passé devant les écrans. Par ailleurs, si l'exposition aux écrans change notre cerveau, cela est-il nécessairement néfaste ? Rappelons que, par le jeu de la plasticité cérébrale, toute activité a des répercussions sur notre cerveau. Certes, les résultats aux tests de mémoire et de langage seraient moins bons chez les enfants gros consommateurs d'écrans mais l'utilisation maîtrisée d'Internet et de certains jeux vidéo pourrait aussi avoir des effets positifs sur la cognition, la performance intellectuelle et la socialisation. Le débat reste donc ouvert.

Après 12 ans, à l'âge où naviguer sur le web devient prégnant, et plus particulièrement à l'adolescence, le problème est tout autant celui du contenu visionné que celui du temps passé devant les écrans. Il ne s'agit pas seulement d'accompagner l'enfant dans sa découverte d'Internet et de son formidable potentiel mais aussi, et surtout, d'insister sur ses dangers (pratiques à risques, pornographie, harcèlement, informations erronées...). A cet égard, les trois académies rappellent que tous les enfants et adolescents n'évoluent pas dans des contextes familiaux et socio-culturels équivalents. L'accès au numérique et/ou sa compréhension, ainsi que l'éducation aux usages des écrans, peuvent être plus difficiles pour certains.  Chez ceux qui ne sont pas préparés à bénéficier des apports du numérique, le risque est que celui-ci puisse aggraver des difficultés préexistantes.

L'adolescence est une période de grandes découvertes où tout peut se jouer mais c'est aussi l'âge de tous les dangers. La maturation cérébrale n'est toujours pas achevée (on estime qu'elle reste incomplète jusqu'à 20 voire 25 ans). S'agissant plus particulièrement des jeux vidéo et des réseaux sociaux dont les adolescents sont d'autant plus friands qu'ils activent le circuit cérébral dit « de la récompense » à l'origine du désir et du plaisir, l'éducation aux écrans (attention, maîtrise de soi, esprit critique...) et le contrôle de leur utilisation par les parents restent donc essentiels. L'enjeu est de privilégier les pratiques susceptibles d'enrichir la vie des adolescents plutôt que de l'appauvrir. Les réseaux sociaux développent considérablement les possibilités de communication et les opportunités pour certains d'échapper à la solitude. Mais un usage non approprié menace tous les jeunes, même si tous n'y sont pas sensibles de la même manière. Ce sujet a été évoqué dans une précédente chronique. En permettant d'échapper au monde réel, l'utilisation compulsive des réseaux sociaux peut révéler ou générer, comme pour les jeux vidéo, un certain mal-être. Même si une relation possible avec l'anxiété et la dépression reste à l'état d'investigation, cela ne peut être qu'une source d'inquiétudes eu égard aux risques de désinhibition de la communication, de harcèlement (facilité par la possibilité de l'anonymat), de surexposition à des images violentes, sexuelles et/ou haineuses et, dans certains cas, de fragilisation de l'estime de soi lorsque la « course au like » est perçue comme défavorable. Le problème de justice sociale évoqué plus haut ne doit pas non plus être sous-estimé.

Lorsque l'enfant ou l'adolescent se montre « accro » aux écrans, notamment aux jeux vidéo, les parents peuvent s'inquiéter d'un basculement possible dans l'addiction. Certes, la crainte peut être fondée en cas de perte de contrôle sur le temps passé devant l'écran et lorsque des symptômes de type sevrage apparaissent si l'usage en est limité. L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a reconnu depuis peu les « troubles du jeu vidéo » (qualifiés plutôt par les trois académies de « pratiques pathologiques du jeu vidéo ») comme une addiction comportementale. Mais comment définir la frontière entre un intérêt acceptable, une dépendance préoccupante et une dépendance majeure susceptible de poser un véritable problème d'addiction ? La question est difficile... Le problème est de déterminer s'il peut nécessairement exister un lien de cause à effet entre une pratique disproportionnée du jeu vidéo et des comportements sociaux dysfonctionnels. Si dépendance il y a, ne serait-elle pas plutôt le révélateur d'une vulnérabilité personnelle ou sociale (solitude, anxiété, dépression) ? Autrement dit, l'utilisation excessive des écrans de jeux vidéo ou des réseaux sociaux pourrait ne produire aucune pathologie spécifique mais constituer plutôt un espace dans lequel des pathologies connues depuis longtemps s'exprimeraient de façon privilégiée. La question posée est finalement de savoir si les écrans ne pourraient pas autant accompagner le bien-être, voire soigner, que perturber la bonne santé en générant ou aggravant des risques pathologiques.

En termes strictement médicaux, les effets délétères d'un mauvais usage des écrans sont bien identifiés. Ceux-ci concernent tous les âges de la vie mais les enfants et les adolescents sont les plus vulnérables. Il a tout d'abord été souligné que des expositions excessives à la lumière des écrans peuvent être toxiques pour les cellules photo-réceptrices de la rétine, plus particulièrement chez les tous-petits. Un risque de surpoids ou d'obésité lié à la sédentarité et la mauvaise alimentation (tendance au grignotage) que peut favoriser un usage non maîtrisé des outils numériques a également été mis en exergue. Quant à l'utilisation vespérale ou nocturne des écrans, fréquente chez les jeunes (plus de 75% d'entre eux y seraient exposés dans leur chambre), elle se traduit par un sommeil insuffisant ou de mauvaise qualité. Il est avéré que le manque chronique de sommeil a des conséquences néfastes sur les performances cognitives (attention, concentration, mémoire...), et donc sur les capacités d'apprentissage, mais il peut aussi être à l'origine de troubles préjudiciables pour la santé physique (perturbations métaboliques, perte d'appétit...).

On estime que 30% des 15-19 ans, très amateurs d'écrans le soir, souffriraient d'un manque de sommeil et 12% se plaindraient même d'insomnie chronique. Ce serait près de deux heures de temps de sommeil que perdraient aujourd'hui les enfants et adolescents. La question est donc préoccupante. L'excitation cognitive que peuvent générer des échanges nocturnes par textos ou via les réseaux sociaux, voire l'exposition à des medias violents, peut être un facteur perturbant pour l'endormissement. Mais on sait très bien que c'est la mise à mal de l'horloge biologique qui est principalement en cause dans les perturbations du sommeil éprouvées par les jeunes régulièrement connectés la nuit. La mélatonine est impliquée dans ces dérèglements (voir précédente chronique). Cette hormone joue en effet un rôle central dans l'adaptation de l'horloge interne à l'alternance jour/nuit mais elle facilite aussi l'endormissement. Sa production est bloquée par la lumière et elle est donc exclusivement nocturne. Même des intensités lumineuses aussi faibles que celles émises par les écrans sont capables d'inhiber sa sécrétion. La mélatonine est particulièrement sensible à la composante bleue du spectre lumineux, de faible longueur d'onde, diffusée par les écrans. L'exposition à ce rayonnement la nuit, c'est-à-dire à un moment où sa concentration sanguine est maximale, va donc avoir pour effet de freiner la production de l'hormone et retarder ainsi l'endormissement. Pour répondre à cette problématique, les industriels ont développé des filtres et des applications qui adaptent la lumière bleue des écrans à la consommation en soirée. L'ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail) note toutefois que leur efficacité pour la préservation des rythmes biologiques n'est pas définitivement avérée.

L'impact à la fois cognitif et physiologique de la consommation nocturne d'écrans, tout comme d'autres effets souvent décrits sur l'humeur et l'adaptation à la vie sociale (on parle de « jet lag social »), justifient les recommandations d'usage de limiter, chez les pré-adolescents et adolescents, l'accès aux écrans dans l'heure qui précède le coucher et, surtout, d'éviter leur entrée dans la chambre, qu'il s'agisse de téléviseurs, ordinateurs, tablettes, consoles de jeux ou téléphones portables. Au-delà de leur équilibre et leur bien-être, et au final leurs performances scolaires, c'est leur santé qui pourrait être en jeu. Cela étant, tous les parents savent à quel point il est difficile d'imposer cette règle, au moins chez les adolescents, face à la pression sociale à laquelle ils sont le plus souvent confrontés.

Le débat sur les conséquences d'une surconsommation des écrans n'est pas clos et ressurgit donc régulièrement. Si les risques d'une exposition excessive chez les enfants et les adolescents sont souvent mis en avant, à juste titre, certains experts préfèrent insister sur les bénéfices d'une utilisation maîtrisée des outils numériques. De fait, il est indéniable que ce sont de formidables vecteurs de progrès à bien des égards. Il s'agit donc de rester vigilants, mais avec mesure, sur leur utilisation. Il existe au moins deux points sur lesquels un consensus se dégage : la nécessité d'adapter l'accès aux écrans à chaque tranche d'âge et, dans tous les cas, d'accompagner leur usage dans le respect de conditions optimales au regard de la santé. La responsabilité de ces pratiques en incombe bien entendu aux parents et aux éducateurs mais elle doit aussi être renvoyée sur les jeunes eux-mêmes. Ainsi pourrions-nous être à même de garantir à nos enfants le meilleur bénéfice possible des outils numériques à leur disposition.

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Valbiome est une association Loi 1901 qui œuvre pour la diffusion de la culture scientifique auprès du public de 3 à 103 ans. Elle regroupe des scientifiques vulgarisateurs qui ont à cœur de partager leurs passions pour la recherche, de diffuser les savoirs et de décrypter les dernières découvertes en sciences biomédicales. Valbiome organise ou participe à divers évènements (Ateliers, animations, fête de la science, conférences) et diffuse à travers plusieurs media.

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Olivier Bosler

Le Dr Olivier Bosler est directeur de Recherche émérite au CNRS, rattaché à l’Institut de NeuroPhysiopathologie de Marseille. Il a effectué ses recherches, créé et animé pendant de longues années une équipe de recherche spécialisée en chronobiologie. Il est également membre actif de l'Association ValBioMe.

Le Dr Olivier Bosler est directeur de Recherche émérite au CNRS, rattaché à l’Institut de NeuroPhysiopathologie de Marseille. Il a effectué ses recherches, créé et animé pendant de longues années une équipe de recherche spécialisée en chronobiologie. Il est également membre actif de l'Association ValBioMe.

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