Les chroniques de Michael Stora : une histoire d'écrans ...

Parents et geeks

Validé par le
comité médical

Ce soir-là, il faisait doux dans la région parisienne et je me rendais à une invitation pour fêter l’anniversaire de Luke, le fils d’une ancienne étudiante en psychologie. Installé dans le RER A, en fin de journée, je me rendais compte à quel point, nous avions tous le regard fixé sur cet écran lumineux.  Ma voisine balayait son album photo avec son doigt et sélectionnait certaines pour les effacer. A chaque effacement, j‘entendais un soupir. S’agissait-il d’un soupir de soulagement ou de colère ? En tout cas, elle voulait faire du ménage dans ce concentré de mémoires affectives.  Elle me regarda avec un air coupable, comme si je la surprenais en pleine faute. Je tentais un sourire empathique qui se ponctua par un soupir fatigué.

Arrivé dans cette petite maison typique des quartiers résidentiels de la banlieue de l’Est Parisien, je fus reçu avec enthousiasme qui était en lien avec une vidéo, qui venait d’être postée sur Facebook,  dans laquelle je faisais un speed talk pour Konbini. Un des invités me disant avec intérêt que c’est une des premiers fois qu’il regarde en entier une vidéo, qui pourtant ne dure que 3mn30 secondes. Je souriais et je me demandais comment avait il fait alors pour supporter d’écouter un cours sans avoir le réflexe de cliquer machinalement sur le prof. Une trentenaire me montra que j’avais plus de 250 000 vues. Flatté et gêné, je lui avouai que je n’avais jamais eu autant de vues et lui demanda si elle voyait une auréole de gloire au-dessus de ma tête ?

Je compris vite que j’étais  dans une soirée où les « millenials » étaient en nombre et que j’allais aussi être en position d’observateur de cette génération biberonnée aux images interactives. Mais je me rendis compte rapidement que j’étais aussi le témoin éclairé de ces jeunes mamans qui semblaient déjà dans l’épuisement de savoir si elles étaient de bonnes mères. Lorsque D.W Winicott, inventa le concept de « mères suffisamment bonnes », dans les années 50, il ne savait pas encore que la tyrannie de la mère parfaite allait être érigée en norme. Je rencontre dans mon cabinet des parents épuisés. Epuisé par cette hyper attention au bien-être de leurs enfants. Epuisé d’être submergé d’informations sur les injonctions en tous genres. Epuisé par ces informations souvent contradictoires, relayées par les médias. Epuisé car souvent seul face à la nouveauté d’accueillir un bébé. Leurs mères, ou plutôt les nouvelles grands-mères ne veulent plus jouer le jeu.  Pas si seules car le papa nouvelle génération veut être aussi de la partie. Il porte son bébé et regrette presque de ne pouvoir lui aussi nourrir au sein. IL peut même rentrer en rivalité quand il s’agit de choisir les couches. Là où ils se retrouvent c’est dans ce désir de faire de leurs précieux bébés un être exceptionnel.

Luke dans les bras de sa maman me fit un grand sourire et je ne pus m’empêcher de lui déclamait « que la force soit avec toi ». Le père me regarda avec une complicité emprunte de la culture populaire des années 90. Sa mère voulu me montrer à quel point son petit chéri était le digne héritier de notre culture numérique. Elle lui placa la tablette sous ses yeux qui se remplirent d’une joie quasi aussi intense que si on lui avait fourni un sein gratifiant. Assis sur les genoux de sa maman,  elle ouvrit une application destinée au tout petit et tel un singe savant, son doigt se mis à glisser sur la tablette. Il faisait glisser à droite et à gauche son doigt pour faire rentrer des animaux de couleur rouge dans la ferme rouge et les animaux bleu dans la ferme bleu. Un son venait valider qu’il avait fait le bon choix. La tablée applaudissait et je voyais dans les yeux du père une fierté non dissimulée. J’avoue que j’étais bluffé et je m’interrogeais sur ce que cela viendra changer dans sa perception du monde. Au bout de 5mn, les invités n’applaudissaient plus et je sentais que le spectacle tournait en boucle. Pour luke, des petites décharges de Dopamine activaient le circuit de récompenses et lorsque sa mère lui enleva sa tablette tactile, il poussa un cri de frustration qui provoqua chez les invités un sourire crispé doublé d’une tension silencieuse. Et oui, un bébé ca pleur, ça crie, ça hurle et il nous rappelle qu’il n’est pas là pour satisfaire aux idéaux parentaux. On passa du bébé héros au bébé décevant. Il se retourna vers le corset rouge de sa maman et avec son doigt il fit exactement le même geste. Lui aussi voulait rentrer dans la ferme pour sa gratification. Un des invités blaguait en précisant qu’il était prêt pour l’application de rencontre géolocalisé Tinder. Swiper droite, j’aime, swiper gauche, je n’en veux pas. Rire gêné de la mère au sein débordant de lait confronté à son petit Luke  vorace.

Je me disais que la seule tablette tactile que Luke aimait restait le corps de sa maman. La tablette ne nous procure aucune caresse, l’accordage affectif comme nous le rappelle Daniel Stern dans le Monde interpersonnel du nourrisson (1987) est une histoire où la subjectivité des deux se construit dans une harmonie non répétitive où nos 5 sens sont en jeux. Ça me rappelle une conférence où justement Daniel Stern était invité à réagir à une vidéo d’une interaction entre un bébé d’à peine 6 mois avec une auxiliaire de puéricultrice. La spécificité de la prise en charge des bébés dans la pouponnière de « Pinker Lozsly » à Budapest  est que le personnel a fait une analyse personnelle et donc,  sensé ne pas transmettre aux bébés des éléments négatifs ou parasites. D Stern avec toute sa bienveillance reprend image par image cette courte vidéo et nous montre à un moment précis que le geste de celle qui interagit avec ce nourrisson trahi une anxiété. Avec un grand sourire, il précise que c’est justement dans ces ratés des interactions précoces mère-bébé que se construit l’humain dans sa spécificité. Une Interaction réussie est donc faite de trahisons de passions de mensonges.

Devons-nous nous inquiéter des innovations numériques qui cherchent à faire de notre bébé un champion toute catégorie des compétences cognitives ? En 2O11, le rapport de l’académie des sciences (Houdé, Tisseron)  préconise la tablette tactile car elle permet de continuer à stimuler le bébé dans ses compétences cognitives à l’inverse de la télévision qui serait à l’origine des troubles de l’attention et hyperactivité et de l’obésité.  Et si on laissait tranquille le bébé avec ses compétences cognitives pour s’amuser à quatre pattes en tirant la langue en produisant des bruits ridicules qui provoquent étonnements, peurs ou éclats de rire ?

La génération née avec une connexion Internet enrichie par le  haut débit des années 2000 ont permis de jouir de l’impatience digitale. Les jeux vidéo leurs promettaient des « rewards » rapides et à grand renfort de trompettes et de sons gratifiants.  Contraction du temps et de l’espace, Parent et geeks s’entremêlent- ils dans une hyper connexion où le bébé geek devient un enjeu de « like » et « unlike »,  où la reconnaissance narcissique l’emporte sur l’empathie et la capacité de rêverie.  Je caricature comme pour jouer au lanceur d’alerte pour ne pas rester dans le déni d’une évolution de la parentalité 2.0 biberonnée aux sirènes de l’Intelligence artificielle et aux algorithmes qui nous fait sombrer dans un monde ordonné et contrôlable.

Michael Stora

Psychologue et psychanalyste

Psychologue et psychanalyste

Doriane Tchekhovitch

Designer graphique & Illustratrice : www.dorianetchekhovitch.com

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