J’ai passé une journée terrible.

Ce matin, je m’étais habillée pour aller travailler ; j’avais ma jupe désignée à partir de mes données personnelles professionnelles récoltées en une semaine, mes tatouages intelligents, ceux du monitoring de mes données vitales, mes fluides corporels, ma température cutanée et rectale, mon rythme circadien. Or, à 10.00 heures, en plein meeting pro en Hololens, mon tatouage Spot myEgg se connecte en douce à mon hologramme pour envoyer à chacun ma pléthysmographie utérine en pièce attachée avec les contrats ! Et annoncer à tous mes interlocuteurs mon ovulation à partir de 21.00 ce soir.

Mais ce n’est pas tout.

 

A 16.00 heures, dans le couloir de mon bureau, mon foulard intelligent bipe sur la qualité de l’air. J’avais un timing très serré avant un autre meeting virtuel mais, je choisis de prioriser l’écologie, et enclenche le purificateur d’atmosphère, marchant alors doucement, pour refabriquer plus d’oxygène que je n’en consomme. J’avais à ce moment 342 co-workers connectés à mon collier en borne WIFI, quand mon drone-système commença à flasher en rouge et bleu, détectant une attaque d’intrusion. Je ne contrôle alors plus rien. Mes Goggles se gelèrent et projetèrent une drôle d’image, moi en femme préhistorique devant un feu, avec les mots I’am naked.

25 secondes plus tard, le Système international de sécurité réseau (SISR) contra la cyberattaque, projeta une grille et verrouilla tous mes vêtements intelligents, tentant de localiser et piéger le hacker – toutes mes données d’identification furent vérifiées, et moi-même coupée de tout accès avec le monde extérieur.

Premièrement, le SISR pulvérisa mon drone qui partit misérablement s’écraser dans une poubelle à drones. Deuxièmement le SISR s’empara de mes Smart Goggles, pour projeter des marques où placer mes pieds et mes mains, pour un nettoyage anti-virus et troisièmement je fus l’objet d’un rebooting virtuel. Mon partage de connexion avait stoppé, ainsi que l’accès au réseau pendant 40 minutes. Super ambiance : le temps d’arriver et de m’asseoir à mon bureau, j’avais déjà 288 évaluations négatives pour mauvaise qualité de partage ! Avec 3 messages de mon copain déprimé, persuadé que je le quittais et un message de condoléances d’une cousine éloignée, sur le Cloud familial pour la « disparition regrettée d’un proche » ! Mes fringues ravagées, mon collier foutu, le crack de ma montre hackée que m’avait filé une collègue me parlait à moitié en coréen, à moitié en swahili ; la porte d’entrée de chez moi ne s’ouvrait plus, impossible de démarrer la voiture ; la cafetière avait débordé, sans parler de mon RDV manqué de 15.00 chez l’E-dentiste.

… Contente d’enfin rentrer à la maison ce soir, je suis exténuée. J’enfile ma chemisette Beaux-Rêves. Ma brosse à dents envoie une décharge de codéine sur ma prémolaire cariée. Je me mets sous ma couette JeDorsAvec toi, connectée aux battements cardiaques de mon amoureux en déplacement à Rome… Ma tête posée sur mon oreiller régulateur de température, je place mon casque d’analyse des signaux cérébraux[1] de mon rythme Delta – pour voir plus tard – haaa je baille - la retranscription filmique de nos rêves érotiques en partage sur le Cloud.

Un rappel : Nous sommes 7.5 milliards d’êtres humains. Il existe 20 milliards d’objets connectés. Nous en attendons 50 milliards d’ici 2025. La couverture réseau globale est de 85% mais avec des accès inégalitaires en termes de qualité et de débit. 2,5 milliards d’utilisateurs de smartphones aujourd’hui pour 3 milliards d’utilisateurs attendus en 2020. Les usages du digital sont de plus en plus addictifs et omniprésents - nous parlons d’une entrée dans une « civilisation digitale ».

Le vêtement intelligent – ou e-textile - est un héritier des objets connectés. Marché en plein essor ayant pour objectif de relancer l’industrie du textile, il implique des connaissances croisées entre sciences médicales, design et industries du textile.

En santé, il sert à extraire des informations du corps de chacun pour dispenser d’un soin, accompagner de façon préventive, permettre de récupérer des données pour définir des profils biologiques et prévenir des maladies ou encore prédire le devenir du corps sondé en santé. La gageure est d’éviter la consultation et/ou l’hospitalisation tout en améliorant les conditions de soin et en maximisant la santé de chacun.

Le smart textile engage, de façon personnalisée, une participation éclairée et active de celui/celle qui le porte… L’e-textile propose une amélioration capacitaire de l’individu à se soigner, une anthropotechnie [1]. Valeurs fonctionnelles, esthétiques et maintenant de soin, le vêtement modifie le rapport à soi, à l’autre et à l’environnement - mais au-delà, il appelle à une transformation esthésiologique des sens, comme le toucher, une véritable seconde peau cyborg.

Comment évoluera l’humain au sein de ces sociétés digitales ?

Notre Intro Fiction permet d’approcher, loin d’une société utopique, les effets secondaires et pervers d’une telle e-société, comme une auto-santé obsessionnelle, une quantification de soi, des actes d’une communication paradoxale pris en charge par les supports du digital, notre rapport d’addiction et l’attention incroyable consacrée à ces outils, mais aussi une traçabilité clandestine de la vie privée, une réduction du champ d’action en conformité à la norme ; enfin, des attaques d’usurpation (spoofing attacks). Dessinant les contours de scénarios semblables à la célèbre série dystopique Black Mirror une réflexion s’impose, philosophique, politique et éthique, sur ces technologies digitales, de soi à soi, mais aussi de soi à l’autre et de soi à la machine, entre physique et digital.

Des vêtements pour communiquer sa santé ? 

Quelle sera la peau de demain ?

Deviendra-t-il dangereux de s’habiller ?

Bearables & wearables

Il s’agit de faire la distinction entre deux applications complémentaires des nouvelles technologies d’information. Les microcomposants contiennent des senseurs, qui augmentent ou servent de médiateurs aux interactions humaines. Ils peuvent être :

  • « bearables » (que l’on porte sur la peau, comme des vêtements, tatouages ou accessoires) directement portés sur le corps (les lunettes) ou intégrés à la fabrication dans nos vêtements (smart textile) ;
  • « wearables » (placés à l’intérieur du corps).

 

Exemples de vêtements connectés & leurs fonctions

  1. Bracelet (analyse de sueur : diabète, mucoviscidose ; montrer des émotions : battements de cœur, vibrations, sudation)
  2. Chaussettes (diabète)
  3. Echographe - validé par la FDA et marquage CE (obstétrique, dépistage et suivi de maladies, médecine d’urgence)
  4. Foulard (anti-pollution)
  5. Lentilles imprimées en 3D (optique, analyse des rythmes circadiens)
  6. Lunettes (Google Glass)
  7. Maillot de bain (anti-pollution)
  8. Oreiller connecté (bonne posture, aider un public dément à communiquer)
  9. Soutien-gorge (détection cancer du sein)
  10. Semelles (équilibre)
  11. Tee-shirt (surveillance cardiaque, musculaire, pulmonaire, cérébrale, fluides corporels, conductance cutanée, suivi des mouvements, déglutition, hydratation, nutrition, diabète, crises d’épilepsie ; anti-pollution, géolocalisation, connexion WIFI)

 

 

Nous connaissons les fonctions de protection du vêtement pour nos ancêtres, il y a entre 170 000 et 80 000 ans, notamment contre les puces, ce qui coïnciderait avec la perte de leurs poils et les aurait aidé dans leurs nombreuses migrations face au froid.

Nous connaissons la valeur mythologique du vêtement « l’instrument de la dignité humaine » chez certaines sociétés, suivant le mythe chrétien de la chute originelle.

Universellement reconnu en tant qu’acte de communication sociale, le vêtement est aussi « le corps du corps » (Érasme, 1530).

Le vêtement n’a pas pour sens de cacher le corps mais au contraire de le signifier.

Un mode de communication

Il existe deux modes de communication :

  • communication digitale, la logique, par l’apprentissage de codes communs – un langage, le sens des mots ;
  • communication analogique, directement perceptible, émotionnelle – le non-verbal.

RAPPEL : La règle des 3V d’Albert Mehrabian (1939) 7% (verbale) – 38% (intonation et son de la voix) – 55% (expression du visage et expression corporelle).

Quelle est la particularité du smart textile ?

L’e-textile transcende l’espace, pour faciliter, à distance, les échanges :

  1. d’informations – comme des données de santé (monitoring des fonctions vitales, rythme circadien, nutrition, suivi des mouvements) ou de géolocalisation ;
  2. d’action (distribution de médicament, anti-pollution, distribution wifi) ;
  3. l’exploitation d’un sens comme le toucher (en tant que vibration).

Il permet ainsi le remplacement et/ou la complémentarité du geste humain, par exemple médicalisé – comme pour l’enregistrement salvateur des crises d’épilepsie du tee-shirt BioSerenity.

La deuxième peau

Nous assistons à une métamorphose des modes de communication Les corps et les interactions se transforment grâce aux puces, et aux micro-nano-miniaturisations des dispositifs.

« A l’avenir, nos habits et notre voiture agiront après un accident au 1er signe de blessure. Le système appellera une ambulance, localisera notre position, présentera votre dossier médical complet, alors que même nous serions inconscients. Il deviendra difficile de mourir seul faute de secours. Nos habits décèleront la moindre irrégularité de notre rythme cardiaque, de notre respiration, ou de nos ondes cérébrales, par le moyen de minuscules puces tissées dans nos vêtements. Et dès lors que nous serons habillés nous serons connectés. »

(Micho KAKU, Physicien).

Entre monde humain, digital et matériel

le textile devient un media pour créer une connexion tangible au monde

Au-delà de la diversité culturelle existe une variabilité individuelle, reflet de ce que chacun choisit d’exprimer lui-même du vêtement qu’il porte.

Le smart textile associé au data est le reflet d’une certaine imagination du comportement de l’homme moderne, répondant à deux applications principales de l’usage des données massives (Big Data), les usages commerciaux et logistiques et les applications politiques.

éduqué = connecté

Les modes de communication humains tels que définis jusqu’à présent sont métamorphosés. Le vêtement intelligent devient une sorte de médecin ubiquitaire intégré, une sorte d’espion, qui augmente l’humain - en envoyant des données de santé, l’e-textile est une logique d’approche biomédicale innovante à accompagner la vie naturelle en bonne santé et rend de nombreux service en santé quand il est utilisé de façon complémentaire au geste humain.

 

Le vêtement intelligent diminue aussi l’humain le réduisant à la violence inhérente de ce nouveau scénario de communication. S’habiller pourrait devenir le théâtre de nouveaux effets pervers :

  • la non-présence physique de l’interlocuteur – éradication du non-verbal ;
  • la perte du ressenti à travers des fonctionnalités ;
  • une réduction du champ d’action ;
  • effets-secondaires chez l’utilisateur ;
  • risque d’attaques d’usurpation.

La quantification normative et l’intrusion de la norme dans chacune des sphères du privé évoquent une société dystopique, ayant opéré un glissement subreptice du BIG Data au BIG Brother.

Les outils du quantified self, c’est-à-dire de la mesure de soi, dénonce un « bio-hygénisme algorithmique » (Sadin, Philosophe) - il s’agirait pour Sadin de mettre en crise le modèle dominant du numérique.

A l’ère du digital, s’impose une réflexion sur la violence du toucher, son exploitation par vibration est décalée : un signal électrique, bzz, traduit-il une émotion ? Doit-on différencier le keep in touch du keep in click ?

Pourrons-nous nous adapter et rejouer nos émotions au travers de ces nouveaux outils ? Certains rêvent déjà d’une démocratie numérisée en proposant des modèles d’évolution bioculturelle de la société numérique, par exemple au cerveau, un neurone pour un nœud, un gène pour un octet, un nodule pour une cyber-attaque. Sachant qu’il y a autant de connexions neuronales dans un cerveau que de particules dans l’univers… l’égalerons-nous bientôt en nombre d’octets ?

Des rapports en santé évaluent l’exposition aux ondes comme ayant des conséquences néfastes pour le cerveau et force est de constater que le confort de demain sera plutôt de s’en isoler. Un caleçon propose ainsi à ces messieurs la protection aux ondes des téléphones portables et au risque de l’infertilité. Un poivrier connecté propose aux familles de se retrouver à table en coupant les réseaux de la maison et les écrans. Ou encore 1984, une ligne de vêtements de la marque londonienne The Affair propose l’intraçabilité, l’inhackabilité et l’invisibilité aux technologies de surveillance citadine.

Se protéger ?

La protection des espaces de vie, et l’évaluation des usages (CNIL) est nécessaire. Il s’agit d’apprendre les nouveaux langages, de pouvoir désactiver les processus de prise de données et s’isoler des ondes, le OPT OUT face aux comptes de la machine, avec un droit de préemption pour le ressenti de l’humain.

Sources

[1] L’ensemble des techniques favorisant le développement biologique et culturel de l’homme, contribue à l’amélioration de l’être humain, mais aussi à l’avènement d’un homme augmenté.

Judith Nicogossian
Photo de Judith Nicogossian, docteure en anthropologie bioculturelle et chroniqueuse MMMieux.fr

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