Illustration de Etienne Leroux représentant une femme qui regarde, depuis les hauteurs d'une colline, les illuminations d'une ville de nuit. Son cerveau est visible et des signaux électriques en partent.
Les chroniques de Judith Nicogossian : entre transhumanisme et communication non-verbale

Quoi de si spécial dans mon cerveau ?

« Le cerveau, est la structure biologique la plus complexe connue ... » J-G. Passagia, neurochirurgien, 2017

La particularité de notre cerveau en tant qu’homme fait de nous des êtres uniques avec une réflexion sur notre environnement et sur nous-même : d’où venons-nous ?, qui sommes-nous ?, où allons-nous ?
Illustration de Etienne Leroux représentant une femme qui regarde, depuis les hauteurs d'une colline, les illuminations d'une ville de nuit. Son cerveau est visible et des signaux électriques en partent.

Un matin, en ouvrant les yeux, j’avais encore en tête des rêves d’étoiles de galaxies et de lumières avec des sensations si réelles, un peu étranges, je me sentais à la fois ici et là-bas. Dans ma nuit j’avais parlé en Mandarin avec un vieux sage ! J’avais survolé des villes, voyagé à travers le temps, l’espace, jeune et invincible ... Les cheveux au vent, je m’étais transformée en fille de l’air [1] connectée à l’univers. (J’ai aussi passé un moment avec le voisin d’en face à manger une glace au jardin d’enfants. No comment.) Après avoir ouvert les yeux, j’ai donc été un peu déçue, de sentir mon corps assoupi de retour sur le matelas, de redécouvrir ma piaule,  minuscule, d’un petit immeuble parisien du XIXème arrondissement, rien à voir avec la Shanghai Tower et le bruit de la rue. Puis tout à coup, j’ai regardé autour de moi et j’ai eu la sensation béate, d’être encore, aussi, celle de mes nuits ! 

J’ai remarqué que je pouvais changer d’émotion juste en déplaçant mon regard : d’un vase que m’avait offert mon ex (= mépris frustré) à l’image de mon compagnon  (excitation joyeuse). En découvrant mon bouton de fièvre je me suis donnée des indications à voix basse « tu es belle, tu es belle » ou encore, pour oublier ma petite névrose de l’araignée « tu es forte, tu n’as rien à craindre »! De même, aux toilettes, j’ai trouvé une image où partir ! J’ai bravé les eaux troubles aux senteurs océanes (un peu fortes), d’eucalyptus. Bon il y a mieux que la boîte du canard WC pour rejoindre l’ailleurs… 

Je n’avais donc pas perdu l’ensemble des superpouvoirs qui animaient mes activités nocturnes… Sauf que me pouvoirs n’étaient pas aussi libres que la nuit, dans la journée, ils buttaient sur l’actuel, et je devais alors utiliser des techniques pour éviter ces obstacles.

En sortant du poster j’ai réalisé que je n’avais plus de papier toilette et je me retrouvais vraiment embêtée, presque paralysée, preuve une nouvelle fois que mon cerveau produisait des commandes émotionnelles à des situations fabriquées, conditionnées. L’entendement culturel de devoir posséder du papier toilette est externe à mon corps et une barrière pour l’esprit ! Je devais me libérer, inventer autre chose ! Je me suis regardée dans le miroir du lavabo, entre les projectiles épars des petites gouttes de dentifrice et des traces de doigt et je me suis posée cette question à voix haute : dis-moi Marguerite, y a-t-il quelqu'un là-dedans ? Qu’est-ce que c’est ce cerveau ?

C’est quoi ce petit moteur cognitif  ? [2] 

Que pouvons-nous faire avec ? Que connaissons-nous de lui ? Pouvons-nous le refabriquer ? Quels sont ses pouvoirs ?

 Est-ce que tout est inscrit ?

Anatomie

J-G. Passagia, neurochirurgien, 2017 :

« Le cerveau, est la structure biologique la plus complexe connue, qui régule notamment les autres systèmes d’organes du corps en constituant le siège des fonctions cognitives, véritable contrôle centralisé de l’organisme qui permet des réponses rapides et coordonnées aux variations environnementales. Son fonctionnement reste encore mal connu »

Ramachadran, neurochirurgien  :

« Il peut compléter l’immensité de l’espace interstellaire, apprécier la notion d’infinité, poser des questions sur sa propre existence, la nature de Dieu » 

Fiche d’identité :

  • 1,5 kg 
  • 2% de la masse corporelle, utilise 25% de l’énergie du corps (500 kCal/ jour).
  • 100 milliards de neurones : Chaque neurone a entre 10 000 et 100 000 contacts avec les autres neurones du cerveau. Le nombre de combinaisons et permutations d’activités cérébrales excède le nombre de particules dans l’univers! C’est-à-dire entre 50 000 et 500 000 connections à un instant T.
Illustration de Etienne Leroux représentant un cerveau dans une pièce. Il est connecté à gauche avec un tableau et à droite avec une représentation graphique en toile d'araignée. L'idée est de symboliser le cerveau gauche relié à l'art, l'émotion et le cerveau droit à la logique

A ce sujet, le Human Brain Project - projet européen qui avait pour objectif de modéliser toutes les fonctions cérébrales inconnues sur des super-ordinateurs d’ici à 2022 – est un échec relatif. Juste à un moment donné du cerveau, il faudrait pouvoir traiter de 200 hexo octets de données, c’est-à-dire plus de données numériques, que toute l’information existante à ce jour !

C’est-à-dire que, pour simuler 1% du cortex cérébral humain, à 1/600 de la vitesse réelle, c’est-à-dire à 1 milliard 600 000 de neurones et 9000 milliards de connections, il a fallu 1 million de watts ; pour l’envisager à l’image du cerveau, il en faudrait alors 1 milliard, de quoi éclairer une ville toute entière par la production d’une centrale nucléaire à elle seule… alors que le cerveau ne consomme que 20 watts!

Aujourd'hui si les structures anatomiques sont connues, toutes les fonctions cérébrales ne le sont pas, et malgré des travaux de modélisation brillants et utiles, comme la très haute résolution d’un modèle de cerveau humain du Big Brain, sa simulation totale n’est pas possible, et l’ensemble des ressources cérébrales et des fonctions du cerveau, loin d’être encore révélées, comme le prévoyait au départ le Human Brain Project.

Evolution

Il y a au moins 7 millions d’année l’invention de la station debout et son corollaire, la bipédiea eu un effet majeur sur notre crâne et sur notre cerveau. 

« Le trou occipital reliant celui-ci à la moelle épinière, qui oblique vers l'arrière chez les grands singes, s'est centré. Cela a entraîné une réorganisation complète de toute la structure cérébrale, notamment à sa base - cervelet, lobes occipitaux, etc. » A. Balzeau, paléoanthropologue 

La taille du cerveau de Toumaï le plus ancien primate connu à se tenir debout est de 350 cm3. Le premier Homo Erectus, plus grand,  apparaît il y a 5 millions d’années et son encéphale grossit corrélée globalement à la taille de son corps, jusqu'à 1000 cm3.

Le gros cerveau si particulier de l’homme de Neandertal, entre 1500 et 1800 cm3, n’a pas empêché sa disparition il y a 30 000 ans ; tandis que celui de l’Homo Sapiens, apparu plus tard, il y a 200 000 ans, était légèrement plus petit, de 1500 cm3, et a continué de diminuer de 10% au cours de ces 30 000 dernières années, aujourd'hui, en moyenne, de 1350 cm3.

Les cerveaux sont-ils connectés à leurs tailles, rapport taille et neurones, donc plus de fonctions cognitives ? NON !

Notre cerveau fait entre 1.2 kg et 1.5 kg et celui de l’éléphant 4-5 kg. Celui de la baleine 9 kg !

Pourtant, en nous comparant aux grands singes, aux gorilles, notre cerveau est plus lourd et donc contient plus de neurones en rapport à sa masse.

Humains :

  • Poids du corps masculin moyen
  • Poids du cerveau : 1.5 kg

Gorilles :

  • Poids du corps mâle moyen : 140-210 kg
  • Poids du cerveau : 0.5 kg

Si nous sommes des primates, il semblerait qu’il s’agisse de la technique du feu, puis de la cuisson de la nourriture, qui a contribué au développement de la taille du cerveau de l’Homo Erectus – et de ses neurones – à la différence des autres primates, mangeant 9 heures par jour et ayant développé leur masse corporelle au détriment de leur masse neuronale.

Conclusion

La particularité de notre cerveau en tant qu’homme fait de nous des êtres uniques avec une réflexion sur notre environnement et sur nous-même :

  1. d’où venons-nous ?
  2. qui sommes-nous ?
  3. où allons-nous ?

Il s’agit d’une spécificité en tant que primates : notre gros cerveau par rapport à notre taille contient beaucoup de neurones et donc nous possédons beaucoup de fonctions cognitives. Devenu bipède, la masse musculaire de nos ancêtres n’était pas la plus impressionnante, comparée à celles des autres primates (concept de néoténie). Grâce à la technique du feu nos ancêtres ont fait cuire leurs aliments, grâce à quoi ils ont pu économiser du temps sur leur alimentation (occupation prenant 9 heures par jour chez les autres primates !) ; ainsi, leur masse musculaire moins développée est devenue, en contrepartie, la condition de pouvoir développer leur masse neuronale. Avec plus de temps pour faire fonctionner tous ces neurones, ces ancêtres nous ont transmis le goût et la capacité cérébrale de concevoir, d’imaginer, d’inventer toujours plus de techniques !

Sources

[1] Pour des lecteurs possédant un cerveau masculin, aimant voler au-dessus des villes ou courir nu dans la forêt. N’ayant pas peur des voyages interstellaires et n’aimant pas les aboiements des chiens. De 30 à 40 ans, élégants, intelligents, riches et beaux. Mon email : lecerveaudemarguerite@lemonde.com.

[2] Et aussi plus tard en recroisant Lolo mon voisin d’en face je me suis posée ces deux questions - mais ça nous intéressera pas vraiment dans cet article - est-ce que lui aussi garde une trace mnésique de la petite glace parfum framboise qu’on a partagée sur le toboggan ?

Judith NICOGOSSIAN
Photo de Judith Nicogossian, docteure en anthropologie bioculturelle et chroniqueuse MMMieux.fr
Etienne Leroux, illustrateur

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