Chaque nouvelle version du manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, le célèbre et très utilisé DSM, qui en est à sa cinquième itération, voit augmenter nombre de troubles mentaux recensés. La dernière version de cet ouvrage de référence en inventorie environ 300. Pour compliquer les choses, bon nombre d’entre eux ont des caractéristiques communes. C’est, par exemple, le cas de la dépression et de l’anxiété.

Kathryn Fletcher, Swinburne University of Technology et Kristi-Ann Villagonzalo, Swinburne University of Technology

Ce manuel constitue un guide très utile pour les médecins et les chercheurs, mais il ne permet pas de faire de l’art du diagnostic une science exacte. Et étant donné que les experts eux-mêmes débattent encore de la catégorisation des troubles mentaux, il n’est pas surprenant que des idées fausses au sujet de certaines de ces affections se propagent dans la population.

Nos connaissances sur les troubles mentaux sont acquises de diverses façons : nous pouvons côtoyer quelqu’un qui en a été victime, ou en avoir fait nous-mêmes l’expérience. Nous pouvons aussi avoir lu des ouvrages sur le sujet, ou l’avoir vu traité à la télévision. Or, films et séries dépeignent souvent les personnes atteintes de maladies mentales comme des individus dangereux, effrayants et imprévisibles. Les représentations (fausses) les plus populaires sont celles de personnages aux personnalités multiples, ou d’individus atteints de troubles bipolaires, de schizophrénie ou souffrant de troubles de la personnalité.

Bien que les médias soient une source importante d’information sur les maladies mentales, ils peuvent donc aussi, s’ils les présentent de façon inexacte, désinformer le public, favorisant ainsi la stigmatisation et perpétuant les mythes. C’est ce que montre la recherche : les images négatives véhiculées dans les médias (fictifs et non fictifs) engendrent des croyances négatives et inexactes sur la maladie mentale.

Trouble de la personnalité multiple

Le « trouble de la personnalité multiple » est une expression familière désignant le « trouble dissociatif de l’identité » . Bien qu’étant le qualifie communément de trouble de la personnalité, cette affection est en fait un trouble dissociatif.

Un trouble de la personnalité est caractérisé par une façon de penser, de ressentir et de se comporter s’écartant, sur le long terme, de ce qui est attendu au sein de la culture de la personne qui en est atteinte. Dans le trouble dissociatif de l’identité, en revanche, au moins deux personnalités alternatives (ou alters) prennent régulièrement le contrôle du comportement de l’individu. Celui-ci est généralement incapable de se souvenir de ce qui s’est passé lorsque l’autre (ou l’un des autres) alter ego a pris le relais : sa mémoire comporte des trous perceptibles, ce qui peut être extrêmement pénible.

La série télévisée « United States of Tara » (« Tara dans tous ses états ») dépeint plutôt bien un tel trouble dissociatif. Le personnage principal, doté d’une série d’alters, est victime de trous de mémoire récurrents.

Alors qu’il était autrefois considéré comme rare, on estime aujourd’hui que le trouble dissociatif de l’identité touche 1 % de la population générale et qu’il est généralement lié à un traumatisme précoce (comme le fait d'avoir été victime de violences durant l’enfance). Les gens confondent souvent ce trouble avec la schizophrénie. Mais contrairement à la schizophrénie, l’individu n’imagine pas de voix extérieures et n’est pas victime d’hallucinations visuelles : une personnalité laisse littéralement sa place, et une autre la prend.

Trouble de la personnalité limite

Le trouble de la personnalité limite (ou « borderline ») est généralement mal interprêté. Les personnes qui en sont affectées sont souvent présentées comme manipulatrices, destructrices et violentes. En réalité, ces comportements sont motivés par la douleur émotionnelle : la personne atteinte n’a jamais appris à demander correctement ce dont elle a besoin, ou ce qu’elle veut.

On suppose également souvent que le terme « limite » signifie que la personne souffre « presque » d’un trouble de la personnalité. Le terme « borderline » crée ici une certaine confusion. Introduit pour la première fois aux États-Unis en 1938, il a été utilisé par les psychiatres pour décrire les patients que l’on croyait à la « frontière » entre les diagnostics (surtout entre la psychose et la névrose). Le terme « limite » a perduré dans les diagnostics, mais les causes, les symptômes et le traitement sont maintenant beaucoup mieux compris.

Les personnes souffrant d’un trouble de la personnalité limite ont des difficultés à réguler leurs émotions. Cela contribue non seulement à déclencher des accès de colère, mais aussi à générer de l’anxiété et à favoriser la dépression, ce qui rend les relations avec les autres difficiles. Le trouble de la personnalité limite est souvent en lien avec des traumatismes (comme ceux résultant de violences ou de négligences subies pendant l’enfance).

Nombre des actions que s’inflige une personne atteinte de trouble de la personnalité limite (telles qu’automutilation ou overdose) le sont par désespoir, en vue d’essayer de gérer des émotions douloureuses et intenses.

Les troubles bipolaires

Bien que le trouble de la personnalité limite et le trouble bipolaire puissent sembler similaires (troubles de l’humeur, comportement impulsif et pensées suicidaires), plusieurs différences clefs les distinguent.

Le trouble bipolaire se caractérise par des sautes d’humeur extrêmes, allant de graves dépressions à des périodes de grande activité, d’énergie et d’euphorie. Ces différents états d’humeur peuvent ressembler à un changement de personnalité, mais le retour au « moi habituel » se produit une fois que l’humeur se stabilise.

Bien que la dépression se retrouve à la fois dans le trouble de la personnalité limite et dans le trouble bipolaire, les personnes atteintes de trouble bipolaire connaissent aussi des périodes d’expansion de l’humeur, qualifiées de « manie » dans le trouble bipolaire I et d’« hypomanie » (manie moins intense) dans le trouble bipolaire II.

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Par ailleurs, dans le trouble bipolaire, les épisodes thymiques durent plus longtemps (quatre jours ou plus pour les « hauts » et deux semaines ou plus pour les « bas »), entrecoupés de périodes de bien-être (« intervalles libres »), et sont moins susceptibles d’être déclenchés par des événements externes. De plus, le trouble bipolaire est davantage susceptible d’être familial, de perturber les habitudes de sommeil et d’engendrer des symptômes psychotiques (délires, hallucinations) au cours des épisodes thymiques.

Nous avons tous des hauts et des bas, mais le trouble bipolaire va bien au-delà de cela. Il se traduit par des épisodes thymiques extrêmes et récurrents, qui sont non seulement pénibles, mais ont un impact significatif à long terme sur certains aspects clefs de la vie des personnes qui en sont atteintes. Heureusement, avec un traitement adapté, une vie de bonne qualité est tout à fait possible, malgré la persistance des symptômes.

La schizophrénie

La schizophrénie, du grec « esprit divisé », est souvent confondue avec un trouble dissociatif de l’identité. Cependant, dans le cas de la schizophrénie la « scission » ne se réfère pas à des personnalités multiples, mais à une « scission » de la réalité. Les personnes atteintes de schizophrénie peuvent avoir du mal à discerner si leurs perceptions, leurs pensées et leurs émotions sont fondées sur la réalité ou non.

Les hallucinations auditives (« entendre des voix ») font partie des symptômes courants, tout comme voir, sentir, ressentir ou goûter des choses que les autres ne peuvent percevoir. Également courantes sont les croyances inhabituelles (délires), y compris certaines qui ne peuvent pas être réelles, telles que la croyance que l’on est doté de pouvoirs particuliers. La désorganisation de la pensée fait également souvent partie du tableau clinique. La personne passe d’un sujet à l’autre aléatoirement, ou établit d’étranges associations dépourvues de sens entre différentes choses qui n’ont rien à voir. Les personnes schizophrènes peuvent aussi avoir des comportements étranges, ce qui inclue des accès de colère socialement inappropriés ou le port de vêtements inadaptés aux circonstances.

D’autres symptômes de la schizophrénie, comme l’incapacité d’éprouver du plaisir, la mise en retrait sociale et la démotivation, ressemblent beaucoup à ceux de la dépression. Les symptômes dépressifs sont également présents dans la schizophrénie, mais ils sont légèrement différents, en ce sens qu’il s’agit davantage d’une atténuation de l’émotion plutôt qu’une humeur dépressive per se.

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Les troubles mentaux, des affections difficiles a cerner

Contrairement aux atteintes physiques, aucun test biologique ne permet de déterminer dans quel état mental se trouve quelqu’un. Les praticiens en santé mentale doivent donc suivre une formation rigoureuse afin de pouvoir reconnaître les divers profils de symptômes, un diagnostic judicieux permettant ensuite de déterminer le traitement le plus approprié.

Ainsi, les traitements de première ligne de la schizophrénie et du trouble bipolaire sont souvent axés sur la prise de médicaments, alors que les troubles dissociatifs de l’identité et les troubles de la personnalité limite sont traités principalement par la psychothérapie.

Les problèmes de santé mentale sont des pathologies graves, qu’il s’agisse de troubles de la personnalité, de troubles de l’humeur ou de troubles intermédiaires. Une meilleure compréhension et une représentation plus juste de ces affections sont nécessaires que cesse la stigmatisation et la diffusion de conceptions erronées au sein de la population.The Conversation

Kathryn Fletcher, Postdoctoral Research Fellow, Swinburne University of Technology et Kristi-Ann Villagonzalo, Postdoctoral Research Fellow, Swinburne University of Technology

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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