Un smartphone … ou un doudou sans fil?

50 millions : c’est le nombre de Français équipés d’un téléphone intelligent, ou smartphone, en 2016. Soit 65% de la population. Chez les 18-24 ans, on grimpe à 95%. Pas étonnant, cet objet sait tout et peut tout. A tel point que la fonction téléphone devient parfois accessoire. Il prend des photos, affiche la météo, commande un taxi ou une pizza, donne accès aux mails et à Internet bien sûr (autant dire au monde), mesure la tension artérielle ou la glycémie, compte les pas, indique les horaires de train, sert de boussole, de GPS, de réveil, d’agenda, de dictaphone, de carnets d’adresse, de radio, de télévision, d’Ipod, de pense bête des anniversaires de nos proches… Il peut aussi éclairer une serrure la nuit, faire passer le temps en proposant des jeux, scanner un article de supermarché pour que nous en connaissions la teneur précise en acides gras polyinsaturés. La liste ci-dessus n’est pas exhaustive. Vraiment très « smart », cet objet. Et facilitateur en diable.

Tous toqués de notre téléphone ?

Ses adora… pardon, ses utilisateurs téléchargent une quantité infinie de services et d’applications. On pourrait presque leur dire « parlez-moi de vos applis et je vous dirai qui vous êtes ». Toutes semblent très utiles, telle celle qui nous indique que Zeus arrive à 16h02. Zeus, c’est le nom de notre train de banlieue. Sachant qu’il nous faut 7 minutes pour regagner la gare, il ne nous reste plus qu’à courir pour être sûr de ne pas rater Zeus, ce serait dommage, car le prochain, Zita, ne passe qu’à 16h32. Et nous regardons encore et encore notre écran, au cas où Zeus serait retardé et nous laisserait un peu plus de temps, mais voilà que nous arrivons essoufflé sur le quai, en avance, vérifiant encore une fois que Zeus, cette fois-ci, ne va plus tarder. Parfois désœuvrés, l’appli qui affiche l’heure partout dans le monde, en temps réel, ne nous sert pas à grand chose, sinon à passer le temps en nous donnant l’impression de nous cultiver. Celle qui nous dit quelle est la musique que nous sommes en train d’écouter, en faisant nos courses dans ce grand magasin, nous confirme dans l’idée que rien ne peut nous échapper. Nous pouvons toujours tout savoir, tout le temps. Et nous sommes tellement habitués à consulter notre smartphone pour un oui ou pour un non, que nous le cherchons en permanence. Nous ré-ouvrons cette appli que nous avons déjà consulté dix fois, regardons l’heure, contrôlons l’arrivée de nouveaux mails ou de nouveaux textos, au cas où nous n’aurions pas entendu les notifications. Le geste devient compulsif comme celui que les fumeurs connaissent bien, qui leur fait prendre une cigarette parfois par pur réflexe, ou bien pour se donner une contenance, passer le temps. D’ailleurs, la société américaine Vaporcade propose le téléphone qui fait aussi vaporette, on peut ainsi… fumer son téléphone ou téléphoner avec son e-cigarette, c’est selon. Cette façon de chercher et de toucher son portable sans arrêt rappelle ces personnes atteintes de TOCS, les troubles obsessionnels compulsifs, qui vérifient vingt fois qu’ils ont bien fermé la porte ou bien se lavent les mains trente deux fois avant de pouvoir sortir de chez eux (et de vérifier que la porte est bien fermée). Bien sûr tous les propriétaires de smartphones ne sont pas atteints de TOCS, mais il y a bel et bien là un besoin impérieux de faire ce geste encore et encore.

Prendre son portable, consulter ses mails pour la énième fois ou savoir où en est Zeus calme nos angoisses de toutes sortes (existentielles ou conjoncturelles). Comme si toutes ces informations nous contenaient et nous enveloppaient. Dans le même temps, cet accès en temps réel à toutes les informations dont nous pensons avoir besoin nous procure un sentiment de toute-puissance. Un peu comme l’acheteuse compulsive dont nous prendrons grand soin de ne pas nous moquer tant nous pourrions lui ressembler. Dépendants de cet objet ? Certes, mais aussi et surtout peut-être de la relation à l’autre qui nous appelle, nous envoie des textos, ou pas, nous fait parvenir des mails, ou nous ignore. Nous confirmant ainsi que nous sommes liés et reliés, ou pas.

Nous avons échangé nos mains contre un smartphone !

En prenant notre portable dans la main, c’est la réalité du monde que nous tenons dans notre paume. Mais nos mains finissent par ne plus en être ! Elles servent aujourd’hui d’écrin à ce téléphone intelligent. L’une le tient, l’autre lui caresse l’écran. Et si nous les avions échangé contre un smartphone ? Il nous a fallu des centaines de milliers d’année pour développer les compétences de ces mains d’homo habilis, avec leurs pouces opposables qui rend possible la préhension la plus fine. Nos connexions neuronales leur sont massivement dédiées. Organes du toucher, elles sont très richement innervées, beaucoup plus que d’autres parties du corps (comme le dos par exemple), et apparaissent à notre cerveau comme disproportionnés par rapport au reste. Ce que le neurochirurgien canadien Wilder Graves Penfield a illustré avec son « homoncule », représentant la façon dont notre cortex nous imagine : avec un corps minuscule, une tête immense avec des lèvres proéminentes (car elles aussi riches en récepteurs) et surtout des mains de géant. Nos mains touchent, caressent, attrapent, lancent, rattrapent, triturent, malaxent, écrivent, dessinent, mais elles parlent aussi. Nous savons dire beaucoup de choses avec nos dix doigts : dresser un pouce pour un assentiment, agiter un index de droite à gauche pour un refus net, triompher avec deux doigts en V, insulter avec un majeur dressé. « La main est la métaphore du moi dont le but est de serrer le monde entre son poing fermé », dit à juste titre le psychanalyste François Gantheret. Aujourd’hui, sans nos mains, mais avec notre précieux smartphone, nous avons encore l’espoir et le désir de saisir le monde. Balançant entre le sentiment de toute-puissance qui en résulte et le besoin permanent de consulter nos applications pour calmer nos angoisses ontologiques profondes.

Plus qu’un objet, le smartphone devient une excroissance de nous-mêmes, un compagnon indispensable qui nous a été fourni clé en mains, sans mode d’emploi ni règles d’usages. Et que nous nous sommes appropriés en un clin d’œil, l’apprivoisant de manière intuitive, en le touchant, en le tripotant, en bidouillant. Car en un curieux paradoxe, cet objet qui concentre toute la puissance et toute la capacité de miniaturisation des technologies les plus sophistiquées de l’humanité, nous rattache aussi à ce que nous avons de plus ancien en nous, et même de plus archaïque, le sens du toucher. Le succès fulgurant de cet appareil s’explique entre autres, à n’en pas douter, par ce rapport sensoriel que nous entretenons avec lui. Par le toucher, nous tentons de combler la distance et l’absence. Par le toucher, le monde devient une réalité. Un peu comme Saint Thomas, l’apôtre connu pour croire seulement ce qu’il voit, alors qu’il a surtout besoin du toucher pour saisir la réalité du Christ ressuscité : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque de ses clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non je ne croirai pas. » Quant au plaisir que nous ressentons en caressant les images (on parle même d’icônes !), il nous permet aussi de lutter contre l’inquiétude d’être loin, la tristesse de se sentir seul parfois.

Un objet qui pallie le manque, l'absence

Super ordinateur miniature, le smartphone est aussi notre doudou sans fil. Le doudou ? C’est cet objet dit transitionnel, décrit par le pédopsychiatre et psychanalyste Donald Winnicott dans les années cinquante, qui rassure le bébé en l’absence de sa mère. Comme si ce doudou – qu’il soit peluche, lange, chiffon – que le nourrisson et le jeune enfant touchent, palpent, reniflent, mordillent, imprègnent de leur bave et de leur odeur, était une maman de substitution, rassurante et odorante. L’objet transitionnel active les sens que l’on appelle « proximaux » (de proximité), à savoir l’odorat, le goût et le toucher. Ils sont particulièrement en éveil et même comblés lorsque le bébé est lové dans les bras de sa mère. Enveloppé dans la chaleur maternelle (mais cela marche aussi avec la chaleur paternelle), le nourrisson se sent goûté, senti, touché. Il est calme, ferme les yeux, tout à son plaisir de ressentir avec la bouche, le nez, les doigts les effluves parentaux. Une fois éloignée, la mère revit en quelque sorte dans ce doudou parfois usé jusqu’à la corde. Le bébé établit ainsi un lien entre le réel (la mère s’est absentée) et l’imaginaire (mais elle existe encore). Il comble en premier l’absence maternelle mais il représente aussi la relation que le bébé a construit avec elle : un doudou « mou » suppose une relation malléable. A l’inverse, si l’attention du nourrisson se fixe sur un doudou « dur », un cube, un bâton, on peut y voir l’indice d’une relation marquée par le manque, par l’impossibilité d’être rassuré. Avec son doudou, le bébé supporte l’absence et peut aussi développer un autoérotisme. Il n’y a qu’à voir avec quel plaisir (et quelle souplesse) il suce ses pieds ! Il peut ainsi être seul sans souffrir de solitude. Il peut ainsi « advenir » comme sujet, exister en dehors du regard des autres. Il sait se représenter quelque chose ou quelqu’un qui n’est pas là par la seule force de son imagination.

Quant à nous, les anciens bébés que nous sommes, nous nous avérons parfois incapables de rêver, d’imaginer… alors nous nous saisissons de notre doudou de façon compulsive, pour vérifier qu’il est là, le toucher, le sentir dans notre paume. Nous fixons également les images capturées dans nos téléphones, nous les regardons pour nous souvenir, nous envoyons des messages pour échapper au sentiment de solitude. Bel et bien objet transitionnel, il contient beaucoup de nous-mêmes (des photos, des contacts, des rendez-vous importants notifiés et conservés, des messages personnels et même intimes envoyés ou reçus), un nous-mêmes hors de notre corps qui fait la transition entre le reste du monde et nous.

Un autre paradoxe : le doudou sans fil nous rassure par sa proximité, par la possibilité qui nous est offerte de le toucher et même le tripoter. Alors que les sens développés par l’usage de nos smartphones, la vue et l’ouïe, sont des sens que l’on appelle distaux (de distance), par opposition aux sens proximaux (toucher, odorat, goût) déjà évoqués. Regarder et entendre supposent de regarder et d’entendre ce qui est en dehors de nous. Ces sens nous contraignent à sortir de nous-mêmes, à aller vers de l’autre, de l’extérieur. Contrairement aux sens proximaux, les sens distaux ne sont pas apaisants, ils créent au contraire un sentiment d’excitation. Les images (vidéos, photos reçues sur le smartphone) nous happent, elles captent notre attention et nous font oublier quasiment qui nous sommes et ce que nous sommes en train de faire. Elles nous privent un temps de tout lien avec notre intériorité.

Michael Stora, psychologue et psychanalyste
Cofondateur de l’Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines (OMNSH), Michael Stora est psychologue et psychanalyste et propose des formation « prise en charge des cyberdépendants » aux addictologues, aux psychologues et aux psychiatres. Il dispose également d'une expertise en pédo-psychiatrie et participe de fait au développement de jeux vidéos thérapeutique à destination des enfants, mais également des adultes.
Cofondateur de l’Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines (OMNSH), Michael Stora est psychologue et psychanalyste et propose des formation « prise en charge des cyberdépendants » aux addictologues, aux psychologues et aux psychiatres. Il dispose également d'une expertise en pédo-psychiatrie et participe de fait au développement de jeux vidéos thérapeutique à destination des enfants, mais également des adultes.
Doriane Tchekhovitch, illustratrice
Designer graphique & Illustratrice : www.dorianetchekhovitch.com
Designer graphique & Illustratrice : www.dorianetchekhovitch.com

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