Les chroniques de Judith Nicogossian : entre transhumanisme et communication non-verbale

Une intervention du cerveau ? OK. Je survis, ou… adieu Margot ?

Houlala lalala. Tout a commencé, en début d’été, comme une belle histoire d’amour. Je rencontre Manolo le mois dernier, en conférence. Il est beau, il sent bon, il est hispano-canadien, parle 3 langues : espagnol, français et anglais ! Manolo est un mélange suave de fleur d’érable et de connaissances culturelles. Je le rejoins à Madrid au printemps, pour partager des tapas, la paella géante de Caxto, des éclats de rire et du bon vin.

L’avion survole, de ses réacteurs puissants, le flux migrateur de milliers d’hirondelles, et j’imagine l’appel magnétique ancestral des tortues géantes suivant leur voyage sous-marin pour arriver sur des destinations précises, les plages de ponte, comme l’île de Boa Vista au Cap-Vert.

Il m’accueille à la sortie du terminal, le regard fier, le cheveu brillant, le port altier, la bouche en cœur. « Marguerite, te quiero. » Le rêve. Nous arrivons en ville par la navette de l’aéroport, et il m’emmène flâner en bordure d’un parc. Ses yeux verts brillent et m’éclairent de leur excitation joyeuse, de m’avoir avec lui, son cœur bat la chamade, il chantonne, il me tient par la main.

Moi, je suis très contente, mais j’ai un peu mal au ventre. Un peu, puis de plus en plus. Assez rapidement, après quelques rues traversées, une douleur intense et inédite. Je m’arrête, ne pouvant plus marcher. Puis, plus rien.

Lui ? Il m’embrasse fougueusement et me tient dans ses bras. Il me dira plus tard, qu’il m’a sentie lui échapper et glisser au sol. Un peu surpris de l’effet qu’il me faisait… En fait, une syncope brutale m’avait terrassée !

Je me réveille à genou, secouée par des convulsions. Rêves étranges, j’étais dans un au-delà d’où je voulais m’échapper, assaillie d’esprits dans un vacarme sonore, une cacophonie de voix. Je me sens paradoxalement d’humeur ludique (il faut savoir qu’étant plus jeune j’aurai tout donné pour avoir l’appendicite, un appareil dentaire et porter des lunettes). Je suis bien contre le torse protecteur de Manolo, sans lequel je me serai écrasée contre le bitume, agenouillée au milieu de la rue. Je le regarde… ha, on dirait qu’il panique un peu, le sourire crispé, le regard, virant de droite à gauche, au bord des larmes.

Un couple madrilène s’arrête, appelle le SAMU, on m’examine, m’allonge, m’hospitalise en urgence. Qui dit convulsion dit problème neurologique, prise de sang, IRM, et biopsie. Le lendemain, on m’annonce une petite tumeur du cerveau bénigne, qu’il faut opérer. Ma vie bascule.

Le service neurologique de l’hôpital de Madrid est très joli. Pendant cinq jours, je mène des recherches sur la chirurgie du cerveau, son histoire, ses pratiques et ses techniques.

La neurochirurgie qu’est-ce que c’est ?

Quelles sont les techniques ?

Après l’intervention, pourrai-je retourner manger des tapas avec Manolo ?

La neurochirurgie

La chirurgie

La chirurgie est une partie de la médecine qui propose la guérison par l'œuvre des mains (du grec kheir « main », et ergon « ouvrage »). Weismann, le père de la génétique l’appelait « la science des mutilations ». Pendant de longs siècles la chirurgie n'a existé qu'à l'état embryonnaire ; aujourd’hui,  elle est devenue une branche tout à fait distincte de la médecine. La chirurgie fût longtemps freinée par deux problèmes majeurs : la douleur provoquée par l'opération et l'infection qu'elle engendre.

C'est au milieu du XIXe siècle que ces deux problèmes sont résolus par la découverte de l'anesthésie (1846) et de l'antisepsie (1867). La chirurgie peut naître et s’épanouir en tant que discipline. En un siècle, prenant une place considérable, elle se divise en spécialités de plus en plus cloisonnées, la main, le cerveau, les reins, le poumon, le cœur.

La neurochirurgie

« La neurochirurgie c’est la chirurgie du système nerveux central, avant tout, et de ses enveloppes. C’est une chirurgie qui va concerner les conséquences néfastes des traumatismes, des tumeurs, des malformations ; elle inclue notamment dans ces trois éléments les troubles de la circulation du liquide cérébro-spinal[2] et la pathologie des vaisseaux. Elle peut contribuer à traiter certaines déficiences fonctionnelles des organes sensoriels ou des structures nerveuses, comme la maladie de Parkinson » J-G. Passagia[1], neurochirurgie

Grâce aux meilleures connaissances des méthodes d'exploration préopératoire, de l’imagerie, des progrès constants se font dans le sens d'une neurochirurgie très limitée dans l'espace et très précise (cryochirurgie, chirurgie stéréotaxique, laser, microchirurgie)[3].

Le cerveau n’est concerné que par l’implantation ; la bionique[4] ou le clonage[5] demeure des fantasmes, avec des effets d’annonces souvent fracassants… et mensongers.

Le concept de biomatériau regroupe tout matériau non vivant travaillé sous contrainte biologique : utilisé dans un dispositif médical pour remplacer ou traiter un tissu, un organe ou une fonction, il possède une durée de contact supérieure à trois semaines. Il doit être biocompatible, sans débris et non toxique ; ce sont les matériaux de tout implant, qu’ils soient naturels (collagène, cellulose) ou synthétiques (métaux, plastiques, alliages, céramiques).                                      

Le silicium électronique résorbable[6] éviterait une deuxième intervention, par exemple pour enlever les grilles d’électrodes implantées sur le cortex pour faciliter le monitoring d’une première procédure (comme celle d’enlever une tumeur, ou avant une neurostimulation profonde pour traiter la maladie de Parkinson).

NB : Il faut dissocier la « réparation » de la « reconstruction » : la réparation induit l’utilisation de matériaux biologiques présents chez le patient, mais reconstruire implique l’apport de matériaux extérieurs, prothèses et implants intégrant la catégorie des « dispositifs médicaux implantables » (DMI).

III- Histoire des techniques

Craniotomie (ou trépanation) :

  • 1ère technique à l’âge de la pierre polie (Préhistoire, 30000 av. J.-C.) : on ouvrait la boîte crânienne pour découvrir la « dure mère » des méninges, membrane dure, peau de tambour extensible ;
  • il y a 6000 ans (Egypte antique), les médecins soignaient les hématomes sudoraux entre les méninges et le cerveau en trépanant par un trou pour pouvoir évacuer le sang, puis reboucher avec de l’or natif, mou, (non oxydable) ;
  • au Moyen-Age (France), on trépanait en pratiquant l’hypnose, en donnant des ponchs somnifères, ficelés sur la table _ de même des plantes aux propriétés pharmaceutiques, la mandragore, la jusquiame, le chanvre indien, ou de l’opium.

 

Leucotomie (ou lobotomie) :

  • le jeune Phineas P. Gage (USA), 25 ans, employé des chemins de fer, eût en 1848 un accident : une barre en fer détruisit une grande partie de son lobe frontal gauche ; rescapé de miracle, mais il fût depuis complètement changé sur le plan de la personnalité et du comportement. Premier cas d’étude à fasciner le XIXème siècle, ouvrant sur l’intérêt de localiser les zones du cerveau et sur la certitude que certaines lésions cérébrales pouvaient endommager la personnalité et le comportement ;
  • le Pr Egaz Monis (Portugal) s’inspira d’expériences sur les chimpanzés menées par les américains pour lobotomiser le lobe frontal du cerveau, en menant ces opérations sur des prisonniers non-consentants de l’asile de Lisbonne _ en 1949, il obtint avec Walter Rudolf Hess le prix Nobel de physiologie ou médecine « pour sa découverte de la valeur thérapeutique de la leucotomie pour certaines psychoses[7] (pourtant il souleva des controverses car il pensa également l’homosexualité en terme de psychose) ;
  • Henri Laborit[8] introduit en 1951 (France), le premier neuroleptique au monde, la 4560 RP chlorpromazine ; cette molécule, commercialisée sous le nom de Largactil, est utilisée dans le traitement de la schizophrénie et remplace progressivement les interventions irréversibles de la psychochirurgie dans les années 1960-1980.

Techniques d’imagerie :

  • première radiographie par le Pr Wilhelm Roetgen (Allemagne);
  • angiographie cérébrale par le Pr Egaz Monis (Portugal), marquant la fin des ponctions directe des artères (19271937) ;
  • le Pr SvenIvar Seldinger (Suède) propose sa méthode de ponction de vaisseaux qui porte son nom (1953) ; cette utilisation se systématise dans le cadre de l’imagerie médicale à partie de 1967 ;
  • la neuroradiologie interventionnelle est initiée par le Pr Jacques Moret (France, 1980) ;
  • l’imagerie par résonnance magnétique (IRM) des Prs Paul Lauterbur et Peter Mansfield (USA, 1983) _ cette technique n’est pas invasive et n’irradie pas le sujet ;
  • (2007) capteur des fréquences du crâne pour identification biométrique !

Interface neuronale directe :

  • le Pr Josh Delgado (USA) implante des électrodes aux animaux et aux humains afin de contrôler leurs émotions et leurs réactions à distance (19501960) _ ses travaux firent beaucoup de bruit au sujet de la manipulation de l’esprit ;

  • le Pr Gerhrad Friesh (USA, 2004) implant par le Brainchip, une interface cerveaumachine, pour la première fois, le célèbre patient Matthew Nagle quadraplégique C4, ce qui lui permit de contrôler par la pensée son ordinateur, sa souris, sa boîte email etc. ;
  • le Pr Theodore Berger et son équipe (USA, 2003) sont à l’avantgarde de la recherche sur la compréhension de la zone de l’hippocampe, responsable de la mémoire à long terme, sur une interface cerveau-machine (BCI), une neuro-prothèse. Les tests sont concluants sur les souris (2011), en attente d’être reconduits sur les primates, puis d’aider les humains, victimes de la maladie d’Alzheimer, de lésions cérébrales, ou encore de démence ;
  • le Pr AlimLouis Benabid (France, 1987) pratique la première implantation d’électrodes dans le traitement de la maladie de Parkinson, la technique de la neurostimulation profonde pour laquelle il devient une célébrité universelle ;
  • le Pr JeanPaul Nguyen soigne la maladie de Parkinson, par implant et par stimulation magnétique (France, 1993) ;
  • le Pr AlimLouis Benabid et son équipe fonde le Clinatec (2011), hébergeant divers projets, disposant de technologies de pointe, menant des recherches « avant-gardistes » controversées au sujet de la modification du comportement – ils utilisent la stimulation cérébrale profonde et la neuro-implantation. Les tests sont conduits sur les souris et des primates… en attente d’être menés sur des « patients volontaires » ;
  • la société Neuralink du milliardaire Elon Musk (USA, 2016), a pour objectif d’améliorer notre mémoire ou pouvoir interagir directement[9] avec des dispositifs sans passer par les interfaces traditionnelles, interaction directement actionnée par le regard. Petites électrodes, séries de tests non commencés.

Greffe de cellules (thérapie cellulaire) :

  • le Pr Douglas Kondziolka (USA, 2000) greffe des cellules nerveuses embryonnaires à soigner la maladie de Parkinson ;
  • le Pr Lawrence Wechsler (USA, 2000) greffe de cellules nerveuses saines à soigner des déficits moteurs (accident vasculaire cérébral).
  • Dr Bansal de l’hôpital Bioquark (Inde, 2017) travaille sur l’injection de cellules souches dans la moelle épinière pour rendre réversible le processus de mort cérébrale[10]. Pas d’autorisation encore (en milieu hospitalier) pour pratiquer les tests sur des humains.

Réalité virtuelle :

  • Casques de rééducation RV
  • Le Pr P. Menei du CHU d’Angers a réalisé une première au monde[11] (2016), une intervention neurochirurgicale sans anesthésiant avec un dispositif de lunettes Oculus (réalité virtuelle).

Greffe de tête :

  • Le chirurgien R. White (USA, 1970), transplante la tête d'un singe A sur le corps décapité d'un singe B. Ce dernier prédit qu’il sera possible de greffer des têtes humaines d’ici le XXIème siècle !
  • le neurologue X. Ren annonce une transplantation de tête (Chine, 2016), sur un patient volontaire[12], qui n’a pas lieu.
  • Le neurologue chirurgien Sergio Canavero (Italie) - directeur du projet baptisé HEAVEN/GEMINI (HEAd anostomisis VENture project with cord fusion) - affirme réaliser la greffe de tête en Chine avec l’équipe du Dr X. Ren d’ici fin 2017, sur un patient volontaire, soulevant de nombreuses controverses et questions éthiques[13]. Pour le moment cette technique a été réalisée sur des rats[14]. Sergio Canavero estime le coût de l’opération « à dix millions d’euros, soit moins que le salaire d’un footballeur ! », pour une équipe de 80 chirurgiens !

« Pour être plus précis, si l'on considère que le cerveau, contenu dans le crâne, est le siège de la personnalité, de la conscience, et renferme ce qui rend chaque être humain unique, il vaudrait mieux parler de greffe de corps plutôt que de greffe de tête. » Barthélémy, 2013

En plus des contraintes médicales passées sous silence (la moelle épinière et le bulbe rachidien sont à ce jour toujours ingreffables), les aspects éthiques ne sont également que très faiblement développés, soulevant de nombreuses controverses bioéthiques, évoquant le personnage de Frankenstein !

Conclusion : le progrès technique & l’humain

De grands chirurgiens nous familiarisent avec leurs prouesses [15]. Un investissement considérable est déployé avec des moyens matériels énormes mis en place dans les salles d’opération ; ainsi, le capital matériel devient aussi important que le capital humain déployé autour de l’opéré. Actuellement, des équipes chirurgicales groupent de nombreuses personnes, préparées de longue date, hautement spécialisées : chirurgiens, anesthésistes, réanimateurs, biologistes, infirmiers, restent à l'œuvre, souvent pendant des heures, selon un programme minutieusement établi à l'avance et contrôlé pas à pas.

Cependant, les chirurgiens s’aperçoivent que leur rôle ne peut se borner à un geste purement manuel et technique… Retrouvant ce qu'avait dit Hippocrate, il y a 24 siècles, ils constatent que l'organisme humain est dans un état d'équilibre constant que l'acte opératoire bouscule.

« Le rôle du chirurgien ne saurait être complet s'il ne cherche à prévoir, puis à supprimer, ou tout au moins à contrôler, ce déséquilibre qu'il provoque et dont les perturbations se font sentir aussi bien sur les plans psychologique et social que sur celui des mécanismes physiologiques du corps humain opéré. » Encyclopaedia [16]

En reconstruisant le corps humain morceau par morceau, le chirurgien isole certains niveaux d’organisation du corps et ignore des mécanismes complexes que constituent les structures vivantes.

« La finalité de chaque élément, de chaque sous-ensemble ou partie d’un organisme vivant, concourt à la finalité de cet organisme, et en rétroaction, le maintien de sa structure d’ensemble, finalité de cet organisme, assure la finalité de chacun de ces éléments, et donc le maintien de leur structure » Laborit [17], neurobiologiste et chirurgien

La neuro éthique rappelle que « mon cerveau est ma conscience, mon sens de moi », la conscience est magique, et que le cerveau est un bijou de cognition subjectif économique et écologique, que rien n’égale. Les techniques progressent, les demandes sont plus exigeantes, voire extravagantes. La neurochirurgie, entre remède et poison, comme toute arme efficace, peut se retourner contre son utilisateur et entraîner de graves conséquences psychologiques et physiques, des modifications de son comportement !

Cette neurochirurgie apporte du bonheur si elle est pratiquée à bon escient et avec talent pour réparer, pour reconstruire.

Je décide de faire confiance en mon intervention. Je survivrai et pourrait continuer un bout de chemin avec Manolo.

Le mois prochain : « Le cerveau magique : imaginer c’est réussir ».

Sources

[1] https://www.ladaf.fr/%3Cfront%3E/jean-guy-passagia

[2] Le terme de liquide céphalo-rachidien est désormais obsolète.

[3] http://www.ina.fr/video/CPB98000980

[4] http://www.abc.net.au/news/2015-05-12/nano-memory-brings-bionic-brain-one-step-closer/6462084

[5] https://www.sciencesetavenir.fr/sante/le-clonage-humain-devient-realite_27651

[6] https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/cet-implant-cerebral-peut-se-dissoudre-dans-le-cerveau_102181

[7] L’Enfer, film de Claude Chabrol (1994), met en scène le délire obsessionnel de jalousie d’un individu, véritable constat clinique entre interprétation normale et interprétation délirante.

[8] Il joue son propre rôle dans le film d’Alain Resnais Mon oncle d’Amérique (1980).

[9] https://www.sciencesetavenir.fr/high-tech/intelligence-artificielle/elon-musk-lance-neuralink-pour-connecter-nos-neurones-a-l-intelligence-artificielle_111658

[10] https://www.statnews.com/2017/06/01/brain-death-trial-stem-cells/

[11] https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/cerveau-quand-la-chirurgie-eveillee-se-fait-sous-realite-virtuelle_31153

[12] https://www.nytimes.com/2016/06/12/world/asia/china-body-transplant.html?_r=0

[13] http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2017/05/04/un-pas-de-plus-vers-la-greffe-de-tete/

[14] http://www.futura-sciences.com/sante/actualites/medecine-greffe-tete-corps-mort-patient-volontaire-47459/

[15] De nombreuses autobiographies et récits de chirurgiens : Laborit,  Fabiani, Lantiéri, etc.

[16] Voir « Chirurgie » Encyclopaedia Universalis 2012 version 16.00, 2011.

[17] http://www.elogedelasuite.net/

Judith NICOGOSSIAN
Photo de Judith Nicogossian, docteure en anthropologie bioculturelle et chroniqueuse MMMieux.fr
Anthropologue de la santé - Conférencière, Chroniqueuse, Enseignement et recherche.
Anthropologue de la santé - Conférencière, Chroniqueuse, Enseignement et recherche.
Etienne Leroux, illustrateur
Illustrateur
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