Les images sont omniprésentes dans notre société. Nous sommes bombardés d’images au point qu’elles deviennent un repère incontournable. Une étude américaine effectuée par le docteur Flynn  démontre que les performances des épreuves du QI non verbal dépassent largement celles du QI verbal depuis une vingtaine d’années. La génération née avec la télévision se représente la narration de la vie en images. C’est ce qu’on appelle le « penser en images ».  Un phénomène d’habituation aux images se développe, sûrement lié à l’apparition d’une nouvelle parentalité et à la multiplication des accès à l’image.
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nouvelle parentalité et à la multiplication des accès à l’image.

Dans mon enfance, il n’y avait que deux chaînes de télévision. La censure laissait au spectateur la possibilité d’imaginer. Elle était également un merveilleux outil de créativité pour les réalisateurs d’images. Puisqu’on n’avait pas le droit de montrer une femme dénudée, il fallait bien trouver d’autres solutions, comme celle de la faire tomber dans une piscine. Quand la femme en ressortait, les vêtements trempés, on pouvait voir ses formes, mais de manière suggestive. Tout le monde connaît l’image de Marilyn Monroe passant sur une bouche de métro ! Le fondu au noir  était alors une figure de style très courante pour réveiller l’imaginaire. Les films utilisant ces techniques laissaient le champ libre à l’imagination du spectateur, tout comme un livre à son lecteur. Derrière ce qui était dit ou montré – en général assez peu –, on pouvait voir ce qu’on désirait voir. Le gros interdit de l’époque, c’était le rectangle blanc qui indiquait aux parents que le film n’était pas autorisé aux enfants.

De plus, l’accès aux images était ritualisé. Le rituel du film du soir a maintenant complètement disparu avec l’introduction du câble et la diffusion de films toute la journée.

Enfin, grâce au développement des nouvelles télévisions terrestres numériques (TNT), le spectateur pourra regarder les films programmés pour la semaine à l’heure qui lui conviendra. C’est dans ce nouveau contexte technologique d’émissions à la carte – ce que je veux, quand je veux – que les parents sont appelés à éduquer leurs enfants à l’image, et à les éduquer tout court.

Nous évoluons maintenant dans une société du « tout montrer » et du « tout dire », dans la lignée du slogan de Mai 68 : « Il est interdit d’interdire. » Nous transformons toujours les images, mais plus on nous montre de choses, moins il y a de place pour l’imagination. Le travail d’appropriation par le spectateur s’est modifié. Nous sommes dans le « tout cuit », comme je l’évoquais à propos de certaines émissions de télévision, sans digestion mentale possible. Mais nous sommes aussi les témoins de l’abstention massive de certains parents. Je pense à une petite fille que je recevais en thérapie, dont la sœur aînée adore les films d’horreur. Du coup, elle se couche à minuit ou une heure du matin. Pour la première fois, j’ai vraiment craqué et je me suis surpris moi-même en disant au père : « Votre fille est très angoissée. Ce n’est pas seulement lié à son histoire. Elle a huit ans et elle voit presque tous les soirs un film d’horreur. S’il vous plaît, monsieur, vous devez tout simplement le lui interdire ! » L’enfant en question m’en a voulu. Qu’importe ! À certains moments, agir devient une nécessité, même pour un thérapeute !

Dans le pire des cas, il y a même incohérence entre le discours des parents et leur pratique. Une mère se plaignait auprès de moi que son fils d’une douzaine d’années ait osé regarder un film pornographique, le soir, en son absence. Elle en semblait profondément choquée. Or, ce film, il l’avait trouvé chez lui ! J’aurais aimé répondre à cette mère que si les adultes de la maison laissaient traîner des films pornographiques, il n’y avait vraiment pas lieu de s’étonner que son fils en ait regardé un quand elle n’était pas là. Se pose donc la question de savoir quels interdits les enfants peuvent désormais transgresser si aucun interdit n’est explicitement formulé.

Trop souvent, en matière d’accès aux images, les parents posent à leurs enfants des interdits qui manquent de cohérence. Certains adultes ont même des motivations perverses – qui peuvent s’expliquer par leur histoire personnelle – et regardent des films avec un enfant, alors qu’ils savent pertinemment que l’enfant en sortira troublé. Je me souviens ainsi d’une baby-sitter qui m’avait fait regarder Cris et chuchotements, alors que j’avais sept ans. Je l’ai vécu comme un traumatisme et aujourd’hui encore je ne peux regarder ce film de Bergman sans être saisi de nouveau par les impressions pénibles que j’avais ressenties à l’époque. J’ai compris plus tard avec mon analyste que regarder ce film avec la baby-sitter avait été comme subir une entreprise de séduction sexuelle de sa part.

Je pense aussi à cette femme que son père avait obligée à regarder des films pornographiques à tendance sadomasochiste quand elle avait onze ans, au moment de l’émergence de la puberté. Elle l’avait vécu comme un véritable abus sexuel par écran interposé. Ce n’est pas d’avoir vu des images pornographiques qui l’avait traumatisée, mais de les avoir vues en compagnie de son père ! Parce que dégoût et envie ne sont pas éloignés dans l’inconscient, je ne m’étonne pas que cette femme soit fascinée aujourd’hui par les images à caractère sadomasochiste, qu’elle soit attirée par l’univers gothique et qu’elle participe à des soirées fétichistes.

 

La question que nous devons nous poser sans relâche n’est donc pas : « Quelles images regardent les enfants ? » Mais : « En compagnie de qui les regardent-ils ? » À la première question, je réponds simplement qu’un enfant peut regarder toutes les images, même s’il est évident qu’elles ne sont pas toutes bonnes pour lui. Il existe des images ou des films qui ne font pas de bien aux enfants, mais ce ne sont pas nécessairement ceux que l’on croit, ou pour les raisons que l’on croit.

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Je voudrais insister sur ce point en l’illustrant d’un exemple. Il y a quelques années, j’avais été consulté à propos d’un dessin animé diffusé par Le Club Dorothée, qui décrivait une sorcière méchante, mais drôle. D’un point de vue psychanalytique, les images avaient été décortiquées par des spécialistes qui avaient répertorié quantité de scènes d’une violence extrême : castration maternelle, intrusion… J’avais été très surpris par la condamnation de ce dessin animé pour ces raisons-là, car il me semblait que la mise en scène de situations symboliques comme celle de la « peur du loup » était utile, voire nécessaire aux enfants. On sait combien les représentations de fantômes, de vampires et autres monstres peuvent avoir une valeur constitutive, c’est-à-dire à quel point elles peuvent donner corps positivement aux angoisses les plus innommables. Le loup et les sorcières sont autant de figures projetées dans l’obscurité de la chambre à coucher. Paradoxalement, les enfants ont besoin d’avoir peur et ces figures effrayantes leur sont donc utiles. Leurs peurs permettent aux enfants d’intégrer la loi comme une donnée essentielle de leur développement psychologique. Ainsi les films peuvent remplir à cet égard la fonction soignante des images qui font peur.

Ce qui m’avait plutôt préoccupé dans ce dessin animé, c’était l’humour de la sorcière. En effet, ce qui est très angoissant pour un enfant, c’est qu’un méchant soit en fin de compte gentil, car l’enfant a besoin de valeurs manichéennes. Les bons doivent être pleinement bons, et les méchants vraiment méchants. Si le méchant est sympathique, et qu’en plus il fait rire, rien ne va plus ; l’enfant ne s’y retrouve pas. L’intention de ce genre de films, et qui se multiplie malheureusement de nos jours, c’est de désamorcer par l’humour les peurs constitutives de l’enfant. Comme chacun sait, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Mais ce choix de l’humour me semble extrêmement pervers. L’ayant expérimenté moi-même, je crois qu’une trop grande mise à distance des affects par l’humour est toujours troublante pour les enfants, trop jeunes pour comprendre. Sans nostalgie aucune, j’aurais tendance à dire que les Walt Disney, malgré la bêtise inhérente à certaines histoires, proposent aux enfants des valeurs sûres car profondément rassurantes : Cruella, au moins, était foncièrement méchante, ce qui pouvait vraiment aider les enfants à se construire !

Michael Stora

Psychologue et psychanalyste

Psychologue et psychanalyste

Doriane Tchekhovitch

Designer graphique & Illustratrice : www.dorianetchekhovitch.com

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