Il est intéressant, à ce titre, d’observer le phénomène de ce qu’on peut appeler les « enfants monteurs ». Grâce au magnétoscope ou au lecteur DVD, ils peuvent désormais revoir un film non pas une fois, mais des dizaines de fois, de même qu’à la tombée de la nuit ils peuvent demander à leurs parents de leur raconter pour la énième fois leur histoire préférée. Ils cherchent ainsi à revivre des émotions partagées avec les parents, telles qu’elles sont véhiculées dans la manière dont le récit lui-même est raconté. Pour un film, grâce à la télécommande, il y a moyen de repasser à l’infini
l’image effrayante – de même que l’image rassurante. La revoir indéfiniment, c’est faire comme si l’on pouvait la maîtriser ; c’est aussi chercher à revivre des émotions larvées dans la dynamique familiale.
Caméra

Grâce à l’image, l’enfant peut mieux appréhender ce qui se joue dans sa vie personnelle. Alors que je travaillais comme psychologue dans un lycée, la secrétaire, de nationalité américaine, me demanda si je pouvais recevoir son fils Jonathan. Elle trouvait qu’il passait trop de temps devant la télévision et que ses notes commençaient à s’en ressentir. Je reçus donc un garçon de douze ans, chétif, voûté, qui me regardait d’un air résigné derrière ses lunettes. Il me fit penser à ces enfants trop sages qui restent polis, sans doute pour masquer quelque chose de leurs angoisses. Lors d’une séance, il évoqua une série américaine, Tolmyknowker, qui lui procurait beaucoup d’angoisse. Cette série, adaptée d’un livre du maître du fantastique, Stephen King, raconte l’histoire d’une petite ville des États-Unis envahie par une force extra-terrestre. En m’expliquant l’intrigue, il évoqua des femmes très grandes ayant le pouvoir de transpercer les hommes grâce à des rayons verts sortant de leurs yeux. C’était ce qui le choquait le plus. Je lui demandai de dessiner cette scène. Ce qu’il fit. Il se rendit très vite compte que cette grande femme aux yeux verts ressemblait étrangement à sa propre mère. L’absence de son père, très pris par son travail, et cette surprésence maternelle teintée de sadisme bloquaient l’enfant dans sa capacité d’autonomie. Face au choc psychique occasionné par ce téléfilm, Jonathan a eu une réaction psychosomatique : une fissure sphinctérienne dont il avait souffert plus jeune s’est réouverte.

Comme l’explique Joyce McDougall dans Éros aux mille et un visages, n’importe quel symptôme, même somatique, est une défense face à l’effondrement psychique. Lorsqu’elles ne sont pas élaborées, les images peuvent avoir des effets sur notre corps. Cette hypothèse a été confirmée par une étude de Serge Tisseron sur l’impact des images violentes sur les enfants : lorsque l’enfant se trouve dans un environnement familial où l’on ne communique pas, ou bien lorsqu’il vit dans un climat de violence, l’effet des images violentes sera toujours plus traumatisant pour lui. Jonathan a progressivement pris conscience de la nécessité de se dégager de l’autorité intrusive exercée par sa mère sur lui. D’un point de vue psychanalytique, on sait à quel point l’enjeu de la maîtrise des sphincters et l’apprentissage de la propreté est une première phase d’opposition à l’autorité parentale avant d’accéder à un début d’autonomie. Jonathan m’a même évoqué son désir de pouvoir « rentrer dans l’image » du téléfilm afin de trouver une parade à ces attaques féminines ressenties comme insupportables pour lui. Les enfants trop souvent seuls face aux images télévisuelles peuvent être animés par ce type de fantasme vis-à-vis des images qui, d’une certaine manière, « ne leur rendent pas tout l’amour qu’ils leur portent ». Raconter à un psychologue des scènes de films quand on est enfant ou adolescent est aussi riche que de rapporter des rêves quand on est adulte. Par les images, quand elles sont parlées, l’enfant peut en effet prendre conscience de ses craintes ou de ses désirs inconscients.

Bien entendu, ce ne sont pas les images en elles-mêmes qui faisaient peur à Jonathan, mais divers aspects angoissants de sa vie familiale auxquels les images le renvoyaient. L’image peut toujours être un médiateur de la relation, même dans les situations les plus pénibles. Je me souviens ainsi d’une de mes patientes qui s’était trouvée confrontée à des images pornographiques quand elle était enfant. Son père, qui avait divorcé de sa mère, était un homme très strict et très rigide. Pourtant il laissait traîner chez lui des revues pornographiques. La jeune fille avait donc été élevée dans un paradoxe constant entre les discours rigoristes de son père et les images perverses qu’il regardait. Comme « petite fille amoureuse de son père », elle avait commencé à développer de nombreux fantasmes avec une sexualité très active. Paradoxalement, ces images interdites lui ont donc permis d’avoir accès à un père dont le surmoi était extrêmement fort et qui, de ce fait, lui semblait inaccessible. Puisqu’il regardait de telles images, ce père était donc moins inhumain que sa rigidité ne le laissait paraître. Par ailleurs, les images pornographiques ayant servi de tiers entre la fille et le père, celle-ci ne se trouvait pas dans la toute-puissance vis-à-vis de son père divorcé, comme cela peut arriver en pareil cas à des enfants. En effet, en cas de divorce, l’un des parents peut faire couple avec son enfant ; s’il survalorise cette relation au détriment du reste, il attribue alors à l’enfant une toute-puissance lourde à porter. Il ne s’agit donc pas de dire « je n’aime pas ces images », ou bien « je ne veux pas que ces images soient regardées ». Ce qui importe, c’est de prendre le temps de dépouiller les propos de ce genre pour comprendre ce qu’il y a de personnel derrière. En tant que psychanalyste, j’utilise volontiers les constats amers sur les images « mauvaises », « dévoyées », « peu plaisantes », tels que certains patients l’expriment, pour travailler sur les représentations que ces constats véhiculent. À partir des propos de mes patients, je repère deux motivations principales dans les interdictions des parents à propos des images : celle du temps et celle du contenu.

« Tu ne regarderas pas cette émission, il est trop tard ! » est un argument courant. Derrière ce rapport au temps, il y a des enjeux de pouvoir. J’ai eu en thérapie un adolescent dont la mère était très tyrannique et le père très absent. Il ne s’autorisait pas à se rebeller. Il avait d’abord été encoprésique, puis il avait remplacé ce symptôme significatif (« Ça me fait chier ! ») par des grincements de dents continuels la nuit (« Je serre les dents, sinon je vais éclater ! »). Lors d’une séance, il m’a expliqué que son seul moyen de vivre son adolescence était de s’opposer à sa mère au sujet de l’heure à laquelle regarder la télévision. Plus question d’aller dans sa chambre à 20h30 ! Il avait décidé de regarder la télévision jusqu’à 22 h 30. Peu importait le contenu du film. Rester devant la télévision plus tard était sa manière à lui de prendre son autonomie, de dire « merde » à sa mère et, bien sûr, de s’initier à la nuit. Cette attitude est fréquente. Quand j’étais jeune et que je n’avais pas le droit de regarder la télévision le soir, je me cachais derrière la porte et j’écoutais le son sans voir l’image. Certes, j’étais un « accro » de la première heure, mais, dans ce désir que j’avais, comme beaucoup d’enfants, de regarder la télévision plus tard, on peut voir un fantasme simple : que peuvent donc bien faire mes parents en mon absence ? L’interdiction des images tardives a alors tout simplement pour conséquence d’exclure l’enfant de la scène primitive (manière dont l’enfant se représente de façon fantasmatique la sexualité de ses parents).

Or, toutes les images interdites renvoient inévitablement à l’image interdite de la sexualité des parents, à la scène primitive qui, normalement, doit rester du domaine du fantasme. C’est pourquoi nous assistons à quelque chose de paradoxal : alors que l’interdiction d’images peut être constitutive pour l’enfant, c’est-à-dire contribuer à la construction de sa personnalité, celui-ci se trouve en réalité confronté à un afflux d’images qui ne sont plus interdites, au sens de « non autorisées », mais devant lesquelles il se trouve, lui, interdit, au sens de « déconcerté ». Alors comment faire, de  nos jours, pour laisser à l’enfant le temps de maturation nécessaire pour entrer dans cette société du « tout montrer » et du « tout dire » qui, d’une certaine manière, ne lui permet plus de fantasmer comme il se doit ?

Dans les milieux très carencés, comme ceux que j’observe dans le centre médico-pédagogique où je travaille, il arrive que les enfants regardent la télévision jusqu’à une ou deux heures du matin, seuls dans leur chambre. Il n’y a alors d’interdit ni par rapport au temps ni par rapport au contenu. Ces enfants sont malheureusement confrontés à des images terriblement excitantes. Or un enfant qui voit des films dits « pour adultes » n’a pas les moyens de faire tout le travail de transformation de l’image, tout simplement parce qu’il n’a pas encore accès à la sexualité adulte. Les films pornographiques ne sont pas nécessairement les plus mauvais pour lui. Certains films, dans lesquels les Français excellent, mettent en scène des rapports amoureux conflictuels, des amours à trois, très intimistes, qui montrent les adultes dans toute leur complexité et tous leurs paradoxes. Ce genre de film peut être très angoissant pour un enfant car, s’il ne peut pas s’identifier, il va identifier ses parents. Seul, sans moyen de communiquer sur les images, l’enfant peut alors être perturbé. Plus tard, à l’adolescence, cela pourra l’aider à se construire : car comprendre que ses parents peuvent mentir est une désillusion importante qui permet de « désidéaliser » les parents et de grandir. En général, les films américains qui mettent le plus souvent en scène des situations enfantines ne conduisent pas à ce genre de désillusion. On n’élabore pas, on agit. Il y a un méchant, on le tue. On observe une légère évolution maintenant : on couche avec le méchant, et, après seulement, on le tue ! Contrairement à une idée trop largement répandue, ce ne sont pas ces films-là qui perturbent le plus les enfants. Ils ont une morale de dessin animé et ne leur font guère de tort, car ils restent dans un manichéisme rassurant parce que cohérent. Cela me rappelle une anecdote à propos du film Terminator. Dans le premier film, on avait repéré, à travers diverses études, que le héros tuait au moins soixante flics. C’est tout ce que les gens avaient retenu. Du coup, dans Terminator II, le héros, censé être gentil, ne fait que tirer dans les jambes ! De ce point de vue, il existe un fossé entre les générations quant au rapport aux images. Ce que moi, adulte, je vais considérer comme violent ne l’est pas nécessairement pour des enfants ; et là où je ne vais pas voir de mal, parce qu’il n’y a pas de coups de feu, sera en réalité autrement plus violent pour le psychisme enfantin.

Au vu de mon expérience, c’est ce qu'il me semble important de souligner. Dans une étude sur les écrans violents, Serge Tisseron avait d’ailleurs montré, au plus grand étonnement des adultes, que des enfants avaient retenu comme violentes des images d’actualité portant sur le bizutage des Marines, pas tant à cause des images elles-mêmes qu’en raison du sourire de la présentatrice qui les annonçait. Ils avaient donc été principalement sensibles au paradoxe entre ce sourire (qu’aucun adulte n’avait repéré) et ce qui arrivait aux Marines, comme un bébé qui se croit regardé avec bienveillance par sa mère alors que le ton de sa voix donne une information contraire. Dans cette société du « tout montrer, tout dire », un autre phénomène mérite d’être stigmatisé. Beaucoup d’événements prennent une valeur générale en faisant presque force de loi par le truchement des images, de sorte qu’on ne sait plus toujours si c’est la publicité qui crée le phénomène de société ou si c’est celui-ci qui inspire les publicitaires. C’est ainsi que Puma ne représente plus une marque, mais un style de vie. De même, dans la presse écrite ou télévisée, il suffit qu’une femme de 40 ans ait craqué pour un jeune homme de 25 ans (« c’est arrivé à ma copine », m’expliqua une journaliste) pour que ce soit décrété phénomène de société et qu’on en retire les leçons commerciales qui s’imposent en matière de mode vestimentaire pour les hommes de 25 ans qui séduisent des femmes de 40, et l’inverse.

Le poids des images renforce le risque d’habituation et développe ce que je dénonce régulièrement à propos du journal télévisé : nous ne pouvons plus, adultes comme enfants, prendre le temps de la digestion. Du fait de la trop grande rapidité du traitement de l’information, nous n’avons plus le temps de comprendre la complexité de tel ou tel conflit, par exemple, et nous n’en gardons que la trace émotionnelle laissée par les images. Les images seraient-elles un nouvel opium du peuple ? Sans doute, puisque nous en redemandons et devenons accros au choc des images…

Ecrans

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner quand, après avoir vu telle ou telle image d’actualité, des enfants disent : « Plus tard, j’aimerais être sauveteur ou vétérinaire… » Le seul moyen à leur portée de tirer parti de ces images sidérantes est de chercher à être actif dans la réalité. On peut supposer que nombre de vocations humanitaires sont nées d’images violentes vues aux actualités télévisées. Dans un de ses sketches, Coluche avait remarquablement souligné le rôle de l’acteur principal, c’est-à-dire le présentateur, pour nous faire croire aux images : « Quand un avion s’écrase dans le monde, on a vraiment l’impression qu’il s’est écrasé sur les pompes de Roger Gicquel ! » disait-il en imitant le visage catastrophé du présentateur. Tout peut être montré et dit dans notre société, mais jamais n’importe comment ! Cependant, il est quand même préférable (parce que plus cohérent) d’avoir affaire à un journaliste empathique plutôt que déconnecté des horreurs qu’il annonce.

En effet, avec l’image, nous sommes toujours dans le « faire comme si ». Car, fût-elle d’actualité, elle est une réalité transformée, retravaillée, montée, mise en scène, que nous prenons pour vraie, tellement les professionnels savent jouer sur nos ressorts émotionnels. Nous en arrivons ainsi à des comportements irrationnels. Une femme me disait qu’elle ne pouvait regarder que TF1, à cause de son incapacité à être seule. En creusant un peu, j’ai compris qu’en regardant cette chaîne, qui a le plus d’audience en France, cette femme avait le sentiment inconscient de voir les images avec d’autres. Elle était pourtant toujours aussi seule dans son salon… L’habillage de cette chaîne renvoie d’ailleurs à des images qui apaisent, contenantes (On parle d’attitude contenante lorsque quelqu’un adopte un comportement qui met l’autre en sécurité affective, à l’image du bébé dans les bras de sa maman), avec un aspect un peu régressif. Sans s’en rendre compte, adultes comme enfants choisissent le vecteur d’images qui colle le mieux avec leur inconscient, de manière à croire que tout ce qu’on leur montre, tout ce qu’on leur dit, c’est « pour de vrai » ! Et quand il y a plus de un million de téléspectateurs prêts à le croire, tout paraît encore plus « pour de vrai ».

Michael Stora

Psychologue et psychanalyste

Psychologue et psychanalyste

Doriane Tchekhovitch

Designer graphique & Illustratrice : www.dorianetchekhovitch.com

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